mercredi 9 août 2017

Le bruit de Paris

Oubliez le pin-pon, le ronflement des mobylettes ou le curieux « plaît-il ? » du garçon de table qui peine à déchiffrer votre accent. Le bruit qui est aujourd’hui Paris, le son qui vous dit que vous êtes bel et bien dans la ville des Folies bergères, est celui de douzaines de bouteilles de verre qui se fracassent les unes contre les autres dans le bac à recyclage. Une, deux, trois fois par jour, l’oreille est saisie par un crescendo de bris de verre atroce qui, immanquablement, vous rappelle les pires histoires, les vôtres comme celles immortalisées au grand écran. On n’arrête pas le progrès, on s’en plaint encore moins.

Le recyclage est quelque chose que la France réussit, bruyamment, certes, mais haut la main. On recycle près de 75 % des emballages de verre, plaçant l’Hexagone en haut du palmarès européen des diligents recycleurs. On l’applaudit. La France a bien besoin de réussite par les temps qui courent, comme en témoigne l’élection d’un homme qui suinte le succès et la joue fraîchement rasée. Mais loin des grands boulevards et des somptueuses réceptions, Paris est franchement plus triste, croyez-moi. Étonnamment sale, d’abord, pour une dame si élégante, les trottoirs jonchés de détritus et les cadres de porte, plombés de corps morts. On dit que la ville n’a pas vu autant de mendiants depuis la dernière guerre. Dans le 10e arrondissement, où je suis, immortalisé par Daniel Pennac et la famille Malaussène, les drogués zigzaguent sur les trottoirs le jour et crient leur détresse dans les parcs la nuit.

« Il y a une sorte de renoncement, de dépression collective », dit Jean-Michel Chapet, professeur retraité de gestion publique, rencontré par hasard la nuit des festivités de la Bastille.

Il ne faut pas la tête à Colbert pour comprendre qu’une partie de la déprime est reliée à la crise des migrants qui stagne depuis plus de deux ans. Depuis le démantèlement de la « jungle de Calais » il y a huit mois — installations brûlées, réfugiés montés en fourgonnettes manu militari, Human Rights Watch parle même d’utilisation de poivre de Cayenne — beaucoup des 6000 évacués se sont rabattus sur la métropole. Jusqu’au mois dernier, ils étaient 3000 agglutinés à la porte de la Chapelle, au nord de la ville, avant qu’une ultime rafle policière, la 34e depuis le début de la crise en 2015, les envoie dans des gymnases pour entamer des procédures qui s’avèrent extrêmement longues (un an d’attente) et peu efficaces : 40 % seulement des plus de 100 000 demandeurs d’asile sont actuellement hébergés.

Aujourd’hui, devant le mur qui marque la porte de la Chapelle, ils sont environ 800, assis sagement sur les trottoirs ou faisant la queue pour la nourriture distribuée par une ONG. Tous Africains, venus principalement du Mali, de la Côte d’Ivoire et du Congo, des migrants « économiques » qui ne cadrent pas très bien avec les plans du nouveau gouvernement. La nouvelle consigne est oui aux persécutés, non à ceux qui cherchent seulement à fuir la misère. Ce qui explique peut-être l’atmosphère feutrée qui règne ici, tout un contraste avec le festival des décibels qu’est Paris en règle générale. On ne parle pas beaucoup, on fixe l’horizon ou les petites tentes multicolores déposées le long du boulevard Ney. Ce sont d’ailleurs ces abris de fortune, et les déchets qui abondent, qui soulignent le mieux l’anormalité de la situation.

Tout ça pour dire que le représentant du Haut-Commissariat des Nations unies à Ottawa a raison : « Il n’y a pas de crise des réfugiés au Canada. » On n’a qu’à voir ce qui se passe en France pour le comprendre. Les quelque 3000 Haïtiens qui passent la frontière depuis le début de l’été ne constituent ni une invasion pour la population ni un réel débordement pour les autorités. Tout procède dans l’ordre et, semble-t-il, la bonne humeur. Nous avons le loisir, en plus, de ne pas devoir faire cette distinction somme toute arbitraire entre les imposteurs et les véritables damnés de la terre. Chaque demande au Canada est vue au départ comme légitime. Cela dit, l’ouverture des frontières « à tous les vents » n’est pas non plus la réponse. La France est là aussi pour nous le rappeler. On pourrait discuter longtemps pour savoir si l’Hexagone a « suffisamment donné », comme le croit Jean-Michel Cholet, ou si, souffrant d’un tabou de l’immigration depuis toujours, elle a tout simplement très mal géré. Quoi qu’il en soit, les résultats demeurent, comme le bruit de verre crevé, extrêmement pénibles.

mercredi 5 juillet 2017

La poutine et le patriotisme

J’ai honte de dire que je n’ai jamais mangé de poutine. Pas une. Même pas à 3 h du matin un peu éméchée ou par solidarité avec des amis de passage curieux d’y goûter. Jamais. C’est là qu’on se rend compte que la vie passe franchement trop vite. On croit avoir encore le temps de sauter en parachute, apprendre le russe, aller en Micronésie ou manger une poutine en lisant la Marche à l’amour de Gaston Miron seulement pour s’apercevoir que les grandes découvertes n’arrivent pas par hasard. Il faut vouloir. Or, de toute ma vie je n’ai jamais vraiment voulu une poutine.

Il y a 15-20 ans, tout le monde s’en serait balancé. On aurait parlé de snobisme alimentaire ou de simple faiblesse à la vésicule biliaire, rien qui ne puisse se soigner. Aujourd’hui, vu l’ampleur que prend la poutine ici comme ailleurs, il s’agit carrément d’un manque de patriotisme. La grande chaîne d’information britannique BBC, pour ne nommer qu’elle, inclut la poutine dans la liste des cinq choses que « le Canada offre au monde » (What Canada Offers the World). La poutine et la gentillesse sont hautes sur la liste.

La poutine est non seulement devenue un symbole, après le hockey et la tolérance, de qui nous sommes, mais elle est également un des rares facteurs culturels qui nous lient d’une mer à l’autre. Un vaste sondage entrepris par le magazine Maclean’s, en honneur de la grosse fête que l’on sait, révèle que le mets le plus prisé nationalement, et de loin, c’est la poutine. Coast to coast, on préfère le fameux fromage-patate-sauce(comme on l’appelait à ses tendres débuts en 1957) à 21 %, au homard (un piètre 10 %) et au boeuf de l’Ouest (9 %). La poutine est encore plus populaire chez les 18-30 ans : 43 % la choisissent comme leur mets de prédilection, ce qui veut dire que ce « plat de pauvres », conçu pour bourrer la panse plutôt que pour flatter le palais, figurera bientôt au menu des grands dîners de chefs d’État au 24 Sussex. Vous pouvez mettre un 100 $ là-dessus.

Sachant que peu de choses nous relient culturellement dans ce pays, mis à part Leonard Cohen, Céline Dion et le sirop d’érable, il faut applaudir ce tour de force. Ce « delicious mess », comme le nomme Jacob Richler, fils du célèbre Mordecai, apprécié tant en Angleterre et aux États-Unis qu’en Corée et en Russie, serait-il devenu le nouveau visage de nos trois solitudes ? Les Amérindiens, telles de vieilles racines, sont les pommes de terre. Les francophones, toujours là où on ne les attend pas, toujours intacts malgré des kilomètres de méchante sauce, toujours surprenants dans ce décor, sont les grains de fromage. Et les anglophones, la grosse mélasse brune qui noie tout sur son passage, les intermédiaires un brin collants qui tentent de contenir ce maelström culinaire vaille que vaille, la main sur le coeur et le féculent.

À un moment où le Québec s’est fait dire de retourner à ses chaudrons, la nouvelle tartine constitutionnelle offerte par le gouvernement Couillard étant jugée trop indigeste, à un moment, donc, où la présence québécoise au sein de la confédération ne fait que fouler comme peau de chagrin et où, c’est clair, l’idée de ce pays ne fait que se complexifier, consolons-nous, la poutine est là pour nous montrer le chemin. Il y a plus d’une façon de plumer un canard, après tout. À défaut du coeur ou de la raison, prenons-les par l’estomac. Une autre façon, combien légitime, de continuer à avoir un mot à dire dans ce pays.

Sur cette note gastronomique, je vous souhaite un bel été, de bonnes vacances et de la poutine à volonté. Il faut en manger pendant qu’on peut encore en revendiquer la propriété !

Cette chronique fera relâche jusqu’au 9 août.