mercredi 14 juin 2017

Les jeunes

Encore une fois, ceux qu’on disait apathiques et désabusés, perdus dans leur téléphone et leurs désirs de consommation, nous auront étonnés. À nouveau, les jeunes se sont levés comme un seul homme (ou femme) pour suivre le plus curieux des prophètes dans le désert politique de ladite gogauche, redonnant espoir là où il n’y en avait plus beaucoup, là où le mot « socialisme » ne fait ni rire ni grincer des dents.
 
Après l’ineffable Bernie Sanders, 75 ans, au tour aujourd’hui du sexagénaire avancé et végétarien notoire Jeremy Corbyn, chef mal aimé du Parti travailliste britannique, de jouer l’improbable héros. Interrogé sur ses intentions de mener son parti vers la terre promise, en commençant par la prise éventuelle du pouvoir, M. Corbyn, 68 ans, a dit : « Mais regardez-moi, j’ai la jeunesse de mon côté. » Effectivement, pas moins de 72 % des 18-25 ans et 63 % des 25-34 ans auraient voté, jeudi dernier, pour celui dont les initiales se prêtent à merveille aux slogans électoraux : « J. C. for PM ».
 
Il y a d’autres exemples de partis de gauche ragaillardis par les 120 volts des générations plus jeunes : le succès de Jean-Luc Mélenchon et de ses Insoumis lors de la présidentielle française et, bien sûr, la montée impressionnante de Québec solidaire depuis l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois. Or, où qu’elle se trouve, cette jeunesse-là carbure aux mêmes idées : la gratuité scolaire, la défense de l’environnement, la fin des inégalités sociales et la diversité culturelle.
 
Autant de raisons de s’interroger sur le peu de cas qu’a fait le Conseil national du PQ, dimanche dernier, aux propositions de Paul St-Pierre Plamondon. L’ambassadeur officiel des moins de 40 ans plaide depuis longtemps pour plus de jeunes et plus de diversité, ni l’un ni l’autre ne constituant un réflexe très naturel au sein du Parti québécois. Mais une intervention assassine de la part d’une jeune femme d’origine haïtienne, Marie Imalta Pierre-Lys, une personne qui en son seul sein englobe trois des aspects tant recherchés (la femme, la jeunesse, la diversité), aurait mis en charpie ces bonnes intentions.
 
« Avant tout, je me considère comme une Québécoise. […] Je ne veux pas être favorisée parce que je suis Noire », affirmait-elle devant l’assemblée. Quiconque a déjà vécu ce genre d’appel à la transcendance — surtout, ne nous enfargeons pas dans le menu détail de nos différences, unissons-nous dans cette grande matrice qui nous rassemble tous ! — sait à quel point l’argument, d’apparence massue, a le don d’embrouiller les esprits et, parfois, de démobiliser les troupes.
 
Combien de fois n’a-t-on pas entendu, lors des premières assemblées féministes, « nous ne sommes pas des hommes et des femmes, nous sommes tous des êtres humains » ? Ça s’appelle l’art de noyer le poisson, quand c’est précisément du poisson qu’il faudrait parler. C’est vouloir se hisser au-dessus de la mêlée pour ne pas reconnaître qu’on n’est pas encore là où on voudrait être, pour ne pas se voir en pauvre victime. Si ça se comprend tout à fait comme réflexe, c’est de la bouillie pour les chats comme argument. Jean Chrétien, lui, nous a servi un autre exemple de cette mentalité de colonisé lorsqu’il lança, fameusement, aux abords du référendum de 1980 : « Nous ne sommes pas des francophones ou des anglophones, nous sommes tous des Canadiens. »
 
À partir de ce moment-là, tout le monde a compris le gros sapin qui se cachait dans de telles plaidoiries. Dommage qu’aucun des 400 délégués au Conseil national du PQ n’ait pu s’en souvenir. Dommage, surtout, que ce soit une jeune femme d’origine haïtienne qui ait fait la besogne du maître, mieux encore que le maître lui-même, en ramenant le statu quo mine de rien. Sans douter un instant de ses bonnes intentions, c’est à la fontaine de ses différences et de ses difficultés à elle, comme femme, comme Noire, que l’assemblée devait boire, plutôt que de donner l’impression d’un progrès, somme toute, superficiel.
 
Si Bernie Sanders et Jeremy Corbyn sont devenus aujourd’hui des héros de la scène politique, c’est précisément en refusant d’apaiser les mauvaises consciences, en refusant les compromis douteux et le statu quo. Avis aux intéressés.

mercredi 7 juin 2017

Paris brûle-t-il?

Ce n’est pas comme si on ne s’y attendait pas. Pas comme si les décisions de Donald Trump, après cinq mois de gouvernance échevelée, pouvaient encore nous surprendre. L’homme a limogé le directeur du FBI simplement parce qu’il faisait une enquête sur lui. Il a nommé comme conseiller à la sécurité nationale un homme qui était de mèche avec les Russes et un autre, à la tête de l’Agence de protection environnementale, qui ne croit ni dans les changements climatiques ni même dans la protection environnementale. Alors, le traité de Paris ? Quoi de plus normal, pour Donald Trump, que de cracher dans la soupe ? Quoi de plus prévisible, chez lui, après l’échec patent de sa première tournée internationale, que de rentrer chez lui en lonesome cow-boy, assénant quelques coups de coude chemin faisant.

Malgré tout ce qu’on sait maintenant sur l’ego démesuré du nouveau président — « je ne veux pas que d’autres pays puissent rire de nous », a-t-il dit en guise de justification — et sa mentalité de brute de cour d’école, il y a quand même quelque chose de particulièrement révoltant dans ce retrait de l’entente parisienne. Comme le dit l’environnementaliste américain Bill McKibben : « Ce n’est pas simplement stupide ou téméraire, cette décision est une répudiation de deux grandes forces civilisatrices de notre planète : la diplomatie et la science. »

Engageant 195 pays à lutter contre le réchauffement climatique, l’Accord de Paris est l’aboutissement de 200 ans d’enquête scientifique sur la question. Depuis la fin du XIXe siècle, on cherche à comprendre pourquoi la Terre est plus chaude qu’elle ne devrait l’être, étant donné sa distance considérable du Soleil. Vers 1900, on a compris le rôle que jouent les gaz à effet de serre dans le réchauffement de la planète. L’arrivée de l’informatique, dans les années 1980, a fait le reste, nous permettant de voir ce qui nous attend. Glaces qui fondent, niveau de la mer qui monte, espèces qui disparaissent, incidents météorologiques extrêmes qui se multiplient.

La nécessité de s’entendre sur un taux de réchauffement à ne pas dépasser d’ici 2030 est d’une évidence inexorable. Cela dit, Paris, sur le plan strictement scientifique, est loin d’être une panacée. Selon la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, même avec une bonne volonté à toute épreuve, où 100 % des pays signataires respecteraient 100 % des efforts promis, la réduction globale de CO2 ne serait que de 56 milliards de tonnes d’ici 15 ans. C’est très, très en dessous des 6000 milliards de tonnes qu’il faudrait éliminer si on veut maintenir le réchauffement planétaire en deçà de 2 °C. Aussi bien se le dire, étant donné la manière dont nous sommes partis, nous nous dirigeons vers un réchauffement d’au moins 4 °C, et peut-être même 6 °C, d’ici la fin du siècle. Avec catastrophes et morts assurées.

C’est bien davantage du côté de la diplomatie que l’Accord de Paris s’avère un exploit. En décembre 2015, c’est 99,75 % de la planète, soit tous les pays sauf deux (la Syrie, le paria par excellence, et le Nicaragua, qui juge l’Accord trop timide), qui s’est engagée dans la lutte contre le réchauffement climatique. Jamais une entente internationale n’a ratissé aussi large. Le manque de véritables dents à ce traité, déploré par bien des environnementalistes, était le prix à payer pour obtenir cette démonstration de solidarité exceptionnelle. « L’espoir de l’Accord de Paris était qu’il enverrait un signal si fort aux gouvernements, ainsi qu’à leurs marchés financiers, que […] nous nous engagerions dans l’énergie renouvelable de façon accélérée, suffisamment vite pour rattraper les véritables données du réchauffement climatique », a expliqué Bill McKibben.

Parfois un cigare n’est pas seulement un cigare. Notre capacité à nous serrer les coudes, pas uniquement en famille ou entre voisins, mais également entre pays, est la plus grande force civilisationnelle que nous ayons. C’est ce qui a permis à l’Europe de se rebâtir après les ravages de deux grandes guerres et ce qui explique son indignation profonde aujourd’hui devant l’isolationnisme barbare de Trump. Notre capacité à nous occuper les uns des autres, à coopérer, à trouver des compromis valables, est le fondement de l’ère démocratique qui est la nôtre. C’est tout ça qui se voit attaqué par la décision insensée du président américain.

Il faut maintenant espérer que ce geste influera sur les consciences, sur les gouvernements et sur les marchés de façon plus efficace encore que Paris ne l’a fait à ce jour. Donald Trump a ouvert une brèche inacceptable dans notre capacité de mobilisation collective. À nous maintenant d’y remédier.