mercredi 8 février 2017

L'affaire Sklavounos

Troisième déception en trois ans, troisième cas d’agression sexuelle alléguée qui fait patate. Après l’affaire Ghomeshi, les femmes autochtones de Val-d’Or, les allégations contre le député Gerry Sklavounos tombent à leur tour. La Direction des poursuites criminelles et légales va en fait plus loin : « Aucun acte criminel n’a été commis », dit-elle, insinuant que, contrairement aux Algonquines d’Abitibi, on n’a tout simplement pas cru les allégations de la plaignante Alice Paquet.

Alice rejoint donc le lot des femmes hachées menues, les plaignantes discréditées dans l’affaire Ghomeshi, des femmes qui, à trop vouloir jouer les Jeanne d’Arc, se sont enfargées dans leur version des faits et, parfois, carrément menti. Comme celles qui ont témoigné dans le procès de l’ex-animateur de radio Jian Ghomeshi, Alice Paquet s’est fait avoir, elle aussi, par les feux de la rampe. Ragaillardie par la manifestation à l’Université Laval, elle s’est sentie l’obligation, on devine, de monter au front pour mieux dénoncer ce qui est théoriquement considéré comme un crime, mais rarement traité comme tel. Rappelons que l’agression sexuelle est le crime le moins dénoncé et un des moins condamnés (moins de 50 %) par la justice.

On peut comprendre l’envie — et il faut saluer le courage — de ces jeunes femmes de dire « ça suffit ». Si on ne saura jamais ce qui s’est réellement passé entre Alice et le député de Laurier-Dorion, on sait que l’homme a une réputation de harceleur et que des Don Juan de sa trempe sont encore légion. Au moment où l’on se parle, un autre député libéral fait face, lui aussi, à des allégations d’inconduite sexuelle. Combien d’autres dérapages de ce genre enfouis dans les alcôves de l’Assemblée nationale dont on n’entendra jamais parler ? Il y a certainement quelque chose qui mérite ici d’être dénoncé.

Alice Paquet a raison, de plus, de décrier un système qui privilégie les « victimes parfaites ». Une enquête récente du Globe and Mail démontre combien le système judiciaire échoue, encore aujourd’hui, malgré des réformes importantes dans les années 80 et 90, à traiter adéquatement les plaintes pour agression sexuelle. Couvrant 92 % des juridictions canadiennes, y compris les québécoises, l’enquête démontre que bon an mal an, les services policiers rejettent 20 % des plaintes pour agression sexuelle, environ 5500 par an. Une fois sur cinq, et malgré le témoignage de femmes alléguant le contraire, on juge qu’aucun crime n’a été commis. Ces chiffres sont en flagrante contradiction avec les statistiques officielles concernant les fausses déclarations d’agression sexuelle : entre 2 et 8 % par an. Que ce soit au Canada, aux États-Unis, en Australie ou en Europe, les chiffres demeurent les mêmes. Le taux de fausses déclarations d’agression sexuelle demeure très bas pour des raisons évidentes : qui veut aller parler de sa vie sexuelle devant un policier, étaler ce type d’humiliation très intime, au risque, en plus, de ne pas être prise au sérieux ?

Pourquoi alors ce décalage entre les statistiques officielles et celles des corps policiers ? L’enquête du Globe révèle de graves lacunes dans la façon dont les plaignantes sont interrogées par les policiers. Les victimes qui vont immédiatement à la police, qui se sont débattues, qui ont dit non d’emblée, qui paraissent suffisamment bouleversées et en même temps capables de bien raconter leurs expériences, sans omissions ni trous de mémoire (ce qui, disent les psys, est quasi impossible pour quelqu’un sous le choc) sont vues comme crédibles. Les autres ? Bonne chance. Le vieux stéréotype voulant qu’une femme, vu des inclinations sexuelles évidentes, au fond « le voulait bien », est toujours très présent, notamment chez certains policiers de petites villes.

Mais revenons à Alice. Elle s’est contredite à plus d’une reprise. Jamais une bonne idée dans la vie, et encore moins après avoir engagé des procédures judiciaires. C’est particulièrement pénible de voir qu’en voulant trop impressionner, elle s’est non seulement tirée dans le pied, mais elle a tiré sur la cause qu’elle voulait tant défendre. Il y a eu deux spectaculaires embardées au cours des dernières années, il faut voir de toute urgence à mieux encadrer les femmes voulant dénoncer les agressions sexuelles. Et il faut, plus urgemment encore, former des escouades policières spécialement entraînées en la matière.

En attendant, le gouvernement Couillard doit résister à la tentation de réintégrer le député honni dans ses rangs. Les citoyennes du Québec ont besoin d’une preuve que la « sécurité des femmes en milieu de travail », comme ailleurs, est prise au sérieux. Ce n’est pas les déclarations de M. Sklavounos, main sur le coeur, qui sauraient nous rassurer.

mercredi 1 février 2017

Sortir de l'angélisme


Insensé. Incompréhensible. Pas Québec. Pas ici… J’avoue avoir la mèche un peu courte pour ces sentiments de stupéfaction qui, inévitablement, coiffent le drame qui nous happe. Ce n’est pas la première fois, après tout, que nous vivons l’innommable. Alexandre Bissonnette ressemble à s’y méprendre à Marc Lépine. Un « loner » que tout le monde trouvait un peu bizarre, un jeune homme blanc de classe moyenne « mal dans sa peau », mais sans plus. Personne n’aurait cru que ce nerd un peu bourru, aimant choquer son entourage avec des propos malvenus sur les femmes et/ou les immigrants, entretenait des idées de meurtre à grande échelle. Pourtant, Bissonnette comme Lépine ont méticuleusement préparé leur coup, choisi leur arme, rêvé de devenir le héros de leurs machinations abjectes. 

Substituez des hommes musulmans pour des étudiantes en génie, une mosquée pour une université, Québec pour Montréal, le droit à la religion pour le droit à l’égalité et vous avez, 25 ans plus tard, le même crime, la même atteinte à un droit fondamental, la même horreur qui crée la même sourde angoisse chez ceux ou celles qui sont visés. Lépine et Bissonnette sont tous deux des modèles « classiques » de tueur de masse. Deux opportunistes politiques qui ont choisi leurs victimes en fonction de ce qui saurait mieux nous choquer, nous écoeurer. Deux hommes parfaitement « de leur temps ». Le Québec a donc l’insigne honneur d’avoir créé deux grandes premières dans les annales des crimes haineux en Occident : un massacre de femmes suivi d’un massacre de musulmans. Il faudrait peut-être se garder une petite gêne avant de qualifier ce dernier drame, comme Polytechnique avant lui, « d’acte isolé ».

Mais pourquoi ici ? Pourquoi le Québec ? Heureusement, et c’est une différence notoire avec les événements de 1989, on commence aujourd’hui à se poser la question. N’en déplaise au maire de la « belle ville » de Québec et aux Bernard Drainville de ce monde, on commence à relier les radios-poubelles et le « climat délétère » qui règne dans la capitale nationale, le débat identitaire et le rejet de ceux qui ne nous ressemblent pas, la charte des valeurs et le fait de cracher sur des femmes musulmanes dans le métro de Montréal. On commence à comprendre que malgré la tolérance et l’ouverture qu’on retrouve au Québec, c’est possible de se sentir montrée du doigt, méprisée et même conspuée si on a le malheur de porter un hidjab ou d’avoir simplement l’allure maghrébine. La tuerie à la mosquée de Québec a certainement ceci de bon : elle nous place comme jamais devant nos contradictions.

Cela dit, la tendance à « l’angélisme », comme le notait Stéphane Berthomet cette semaine, est une tendance lourde au Québec. Plus qu’ailleurs, nous sommes portés à nous donner le Bon Dieu sans confession, à nous innocenter, à nous croire exemplaires. Les Pineault-Caron, ce couple qui a témoigné en commission parlementaire des pratiques « barbares » qu’il aurait vues au Maroc, sont la parfaite caricature de ce type de supériorité québécoise bon enfant. Il n’y a que les Israéliens, à mon avis, pour être aussi sûrs d’être dans « le droit chemin » malgré l’évidence parfois du contraire. Et c’est, je pense, pour les mêmes raisons.

Comme les Juifs d’Israël, nous sommes non seulement des survivants, mais des miraculés de l’Histoire. Contre toute attente — la conquête, la domination anglaise, la pauvreté… — nous sommes toujours là. Un petit village gaulois qui résiste. Le sentiment d’être les « bons », jamais les « méchants », quelle que soit l’histoire que nous vivons, vient en partie de là : nous sommes ceux à qui on veut faire du mal, pas le contraire. La mythologie entourant la Révolution tranquille n’a fait que renforcer ce sentiment de supériorité morale. Ayant résolument tourné le dos à la « Grande Noirceur », nous sommes plus convaincus que jamais d’être dans le bon chemin. Ne nous sommes-nous pas passés, en un temps record, de petits provinciaux mal dégrossis à une société ouverte, moderne, progressiste ? Les Juifs ont aujourd’hui leur Terre promise, eh bien, les Québécois aussi. Un endroit qui, socialement, politiquement et culturellement, fait l’envie du monde entier. Gare à ceux (ou celles) qui diraient le contraire.

On dit que le malheur éduque. Puisse celui-ci nous aider à ouvrir les yeux, et les bras, bien grands. L’honneur et l’avenir du Québec en dépendent.