mercredi 14 septembre 2016

Multiculturaliste, moi?

Parmi les choses qui distinguent le Québec, il y en a une qui ne cesse de m’étonner : le multiculturalisme est perçu ici comme un gros mot. « Arrêtez de dire que je suis un multiculturaliste ! » déplorait Alexandre Cloutier dans l’entrevue récemment accordée au Devoir« J’ai dit sur toutes les tribunes que le multiculturalisme était un échec. » À la réaction épidermique de l’aspirant-chef, on comprend bien qu’il s’agit d’une insulte. Fédéraliste, c’est déjà pas beau, mais multiculturaliste ? Sors de ce corps, Satan.

Il y a des raisons historiques, bien sûr, à cette hantise du multiculturalisme. L’ex-premier ministre Pierre Trudeau s’en serait servi pour remettre le Québec à sa place lors du rapatriement de la Constitution en 1982. À cette occasion, le multiculturalisme s’est retrouvé renforcé et le Québec, lui, tenu à bout de bras, bafoué et humilié.

Je ne doute pas un instant que Trudeau père ait joué méchamment du coude lors de la Nuit des longs couteaux. Trudeau savait ce qu’il voulait et n’hésitait pas à forcer pour l’obtenir. A-t-il favorisé cette clause spécifiquement pour embêter le Québec ou plutôt, selon une autre version des faits, pour augmenter ses appuis ailleurs au pays ? Ou encore, tout simplement parce qu’il croyait que le multiculturalisme était la voie la plus prometteuse pour le Canada ? On pourrait en discuter longtemps. Le problème c’est que la perception du multiculturalisme au Québec est entièrement collée à ce petit moment ténu de notre histoire, sans tenir compte de ce qui s’est passé avant ou après.

Le multiculturalisme est né, non pas avec Trudeau, mais avec la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme au milieu des années 1960. Lors de ses audiences, la commission Laurendeau-Dunton doit reconnaître qu’il y a d’autres forces en présence que les seuls « éléments britanniques ou français ». Elle en fera une recommandation : « la reconnaissance de la contribution des divers groupes ethniques à la société canadienne ». En 1971, Trudeau, suivant les indications des commissaires, en fera une politique officielle. Dans son discours à la Chambre des communes, il déclare que le gouvernement accepte « la prétention des autres communautés culturelles qu’elles aussi sont des éléments essentiels au Canada ».

Sans Trudeau ni la déclaration officielle, sans René Lévesque ni le bras de fer constitutionnel, le Canada serait sans doute devenu « multiculturaliste » quand même. En prenant un peu plus de temps, c’est tout. En 1980, les immigrants de première et deuxième génération comptent pour plus de la moitié de la population canadienne, tout un changement en l’espace de deux générations. C’est d’ailleurs Brian Mulroney qui fera une loi sur le multiculturalisme (1988) afin de « promouvoir la participation entière et équitable des individus et des collectivités de toutes origines à l’évolution de la nation ».

Voilà pour la grande histoire. À aucun moment n’est-il question de « congédier la souveraineté populaire », comme le répète Mathieu Bock-Côté, d’abolir le « tronc commun » ou « d’inverser le devoir d’intégration ». Ce sont là des lubies entretenues par des nationalistes conservateurs.

Mieux : on a beau se targuer de faire de « l’interculturalisme » au Québec, rien n’indique, en fait, que notre façon d’aborder l’immigration est différente de celle du ROC. « Les chercheurs s’entendent pour dire que ce modèle a davantage été une déclaration d’intention qu’une véritable politique publique », dit Jocelyn Maclure dansRetrouver la raison. Depuis que le PQ a répudié, au début des années 1980, sa politique de « convergence culturelle » — perçue comme trop assimilatrice et portant le flanc à des accusations de nationalisme ethnique —, il n’y a pas de différences réelles entre la façon de concevoir l’immigration au Québec ou au Canada. Toutes les deux reposent sur un principe de réciprocité : « L’immigrant est invité à s’intégrer aux principales institutions et à apprendre la langue ou les langues officielles, à participer à la vie politique et à respecter les normes communes. »

Sous l’influence desdits conservateurs, de nombreux politiciens tentent aujourd’hui de revenir en arrière, c’est clair. Après la charte des valeurs, le « test des valeurs »proposé par François Legault et la « concordance culturelle » proposée par l’autre aspirant-chef, Jean-François Lisée, indiquent de nouvelles velléités assimilatrices vis-à-vis des immigrants.

Des études montrent, pourtant, que c’est en respectant les différentes cultures, plutôt qu’en les neutralisant, que les immigrants sont plus susceptibles de s’intégrer à la société d’accueil.

Veut-on vraiment cracher dans la soupe du multiculturalisme ?

mercredi 7 septembre 2016

La paille et la poutre

Plutôt que de déclarer la guerre au burkini, deux écoles secondaires ont choisi de respirer par le nez, cette semaine, en rangeant le controversé maillot dans la catégorie des « accommodements raisonnables ». Mieux vaut encourager les étudiantes musulmanes à se baigner emmitouflées, croit la Commission scolaire de Montréal, que de les reléguer à la marge et à l’isolement. Applaudissons à sa sagesse et à son courage, le geste étant sûr de susciter la condamnation chez ceux qui maudissent le voile musulman, n’y voyant qu’une « propagande islamiste » éhontée.

Permettre le port de ce maillot, rappelons-le, ne veut pas dire applaudir à celui-ci. Cela dit, si c’est l’islamisme qui inquiète, si c’est le recul de l’égalité hommes-femmes qui fait peur, mettons au moins l’opprobre au bon endroit. Pourquoi toujours s’en prendre à de simples citoyennes plutôt qu’aux véritables prosélytes, aux vrais coupables d’un credo moyenâgeux ? L’Arabie saoudite. Il est toujours un peu troublant de constater combien le vitriol se répand devant des femmes un peu trop habillées alors que l’indifférence perdure envers un régime connu non seulement pour ses tortures et ses exécutions, mais également pour avoir exporté l’extrémisme religieux.

Si l’ensemble des pays musulmans aujourd’hui — du Moyen-Orient à l’Asie du Sud-Est en passant par l’Afrique — plonge dans le fondamentalisme, c’est beaucoup à cause de l’islam pratiqué au royaume des Saoud. Né il y a trois siècles en plein désert, le wahhabisme — du nom du clerc qui lui a donné son nom, Mohammed ben Abdelwahhab — a été façonné « par un environnement austère et xénophobe, opposé à l’art, aux sanctuaires et à la musique, à mille lieues de l’islam cosmopolite de Bagdad ou du Caire »dit une enquête du New York Times sur l’extrémisme saoudien.

Rapidement, ce type de salafisme exacerbé devient la religion d’État. La découverte en 1938 des plus importantes réserves de pétrole au monde, par des prospecteurs américains, fera le reste. Les pétrodollars donnent aux autorités religieuses un« budget extravagant pour exporter leur courant sévère de l’islam »Selon un rapport de l’U.S. Council on Foreign Relations (2004), des douzaines de mosquées sont construites dans le monde, y compris au Canada. Aujourd’hui, on trouve des mosquées financées par l’Arabie saoudite à Toronto, à Ottawa, à Calgary, à Québec, et jusqu’au « pôle Nord », à Inuvik et à Iqualuit.

Et quand le béton n’est pas l’oeuvre de la monarchie du désert, la littérature disséminée à l’intérieur des murs, elle, l’est très souvent. « Certains livres distribués par le gouvernement [saoudien] propagent des idées ouvertement hostiles à la science, à la modernité et aux droits des femmes. » D’autres applaudissent « ceux qui combattent les infidèles pour répandre la parole d’Allah ».

Malgré son totalitarisme évident, des pays comme le Canada, les États-Unis et la France, grands défenseurs de la modernité et des droits fondamentaux (en temps normaux), sont toujours étroitement liés à l’Arabie saoudite. Au nom de vieilles alliances économiques, de la stabilité au Moyen-Orient et de la « lutte contre le terrorisme » — car, et c’est bien l’ironie, la péninsule arabique y est engagée aussi —, on lui vend des armes et des chars d’assaut, on se donne même des claques dans le dos.

En mars dernier, François Hollande a remis la Légion d’honneur au prince héritier saoudien. « C’est à la demande de l’Arabie saoudite que la distinction a été remise le 4 mars en catimini au prince Mohammed ben Nayef, ce dernier souhaitant “renforcer sa stature internationale” », écrivait l’AFP repiqué par L’Obs. Pourtant, comme le dit l’auteur algérien Kamel Daoud, lui-même visé par une fatwa, l’Arabie saoudite n’est qu’un « Daech [acronyme arabe du groupe armé État islamique] qui a réussi ».

« Daech noir, Daech blanc. Le premier égorge, tue, lapide, coupe les mains, détruit le patrimoine de l’humanité, et déteste l’archéologie, la femme et l’étranger non musulman. Le second est mieux habillé et plus propre, mais il fait la même chose. L’État islamique et l’Arabie saoudite. Dans sa lutte contre le terrorisme, l’Occident mène la guerre contre l’un tout en serrant la main de l’autre […] Si on ne comprend pas cela, on perd la guerre même si on gagne des batailles. On tuera des djihadistes mais ils renaîtront dans de prochaines générations, et nourris des mêmes livres. »

À quand la fin d’une telle hypocrisie ? À quand un combat contre l’islamisme qui met l’accent aux bons endroits ?