mercredi 10 août 2016

Ah, l'été...

La petite brise qui vous balaie le front, le soleil qui vous chauffe la nuque, l’air qu’on respire à pleins poumons… Ah, le temps des petits fruits qui vous barbouillent le menton. Fermons les yeux et tentons d’oublier — c’est l’été, après tout — que ces bontés de la nature sont hypothéquées depuis lundi dernier. Le 8 août marque cette année la limite des ressources naturelles planétaires. C’est donc dire qu’on est, à partir de maintenant et pour le restant de l’année, dans le rouge pour ce qui est des bienfaits de la terre. On consomme des choses qui ne sont pas tout à fait gratuites.

Tentons d’oublier aussi que 2015 a été « la pire année de l’histoire moderne » pour l’environnement. « Les températures à la surface de la terre et au-dessus des océans, le niveau des mers et les émissions de gaz à effet de serre ont battu des records établis juste l’année précédente », disent 450 scientifiques. Oublions que 42 % des amphibiens, 13 % des oiseaux, 26 % des mammifères (dont le tigre, le panda et l’éléphant), 31 % des requins et raies, 33 % des coraux constructeurs de récifs et 34 % des conifères sont menacés d’extinction. Oublions vite, car 2016 s’annonce pire encore. « Il faudra en 2016 l’équivalent de cinq planètes pour soutenir la consommation d’un Nord-Américain », écrit Karel Mayrand de la Fondation David Suzuki.

Tout se passe comme si l’« historique » sommet de Paris sur le climat n’avait jamais eu lieu. On aurait cru qu’un accord liant 195 pays aurait eu un impact évident. Il s’agit de 99,5 % de la planète, après tout. Mais non. Il y a d’abord tous les pays qui n’en ont rien à cirer : la Syrie, l’Afghanistan, le Soudan, le Koweït… La Chine a déjà signifié qu’elle n’a aucune intention de bouger avant une décennie ou deux. Ensuite, tous ceux, comme le nôtre, qui font de belles promesses, investissent dans des « fonds verts », puis continuent comme si de rien n’était — Énergie Est ? Anticosti ? Une cimenterie à Port-Daniel ? Par ici, les investisseurs ! —, c’est-à-dire sans vraiment tenir compte du fait qu’on fonce dans un mur — « effondrement économique et déclin démographique » à prévoir d’ici 15 ans — et qu’il faudrait vraiment changer de modèle économique.

Le Fonds vert mis en place par le gouvernement Couillard est un exemple patent des voeux pieux vis-à-vis de l’environnement. Notre principal outil dans la lutte contre les changements climatiques, ce programme a « un effet incertain, voire inexistant sur les émissions de gaz à effet de serre », révélait La Presse cette semaine. On jette de l’argent par la fenêtre — près de 800 millions de dollars — pour des initiatives dont on ne connaît pas l’efficacité et qui, dans bien des cas, n’ont même pas lieu. Ou si peu. Chauffez vert n’a utilisé que 31 % de sa subvention, Roulez électrique, 30 %, Branché au travail, 23,5 %, et la réduction des GES dans le transport intermodal, un gros 6 %. À ce rythme, il est évident que notre objectif de réduction de GES de 20 % d’ici 2020 est inatteignable.

Il va falloir des mesures autrement plus contraignantes, en commençant par une taxe sur le carbone plutôt qu’un autre marché bonasse, celui d’encourager la réduction de GES auprès de l’industrie lourde en la faisant payer les niveaux trop élevés. Le « marché du carbone », tel que présentement conçu, transforme la pollution en espèce de prostitution : il est toujours possible de s’adonner à ce type de commerce, mais en payant. C’est encore une fois mettre la charrue avant les boeufs, traiter l’environnement comme une « externalité », en faire quelque chose de secondaire à l’activité première qu’est l’économie.

Or, de pair avec les inégalités sociales, l’environnement est la problématique de l’heure, rien n’est plus urgent. À quand les publicités, les initiatives et les politiques gouvernementales qui reflètent adéquatement cette urgence ?

En attendant, on peut toujours aller voir ce qui se trame du côté de la société civile. Montréal a le privilège d’accueillir, pour la première fois en Occident, le Forum social mondial, « le plus grand rassemblement de gens voulant relever les défis de notre temps ». Ce regroupement de syndicalistes, d’écologistes et d’altermondialistes ne changera rien du jour au lendemain. Mais il sème des graines, explore de nouvelles avenues, envisage des solutions. Comme dirait John Lennon, il faut s’imaginer ailleurs avant de s’ouvrir sur d’autres horizons.

mercredi 3 août 2016

Mike Ward

Appelons-le le Donald Trump du monde du spectacle, le Bernie Ecclestone des stand-up, le Maurice Duplessis de l’humour. Vulgaire, méchant, pas subtil pour trois sous et, en même temps, de plus en plus riche et célèbre. À en juger par ses spectacles à guichet fermé, ses prestations à Tout le monde en parle et sa propre émission de télévision à venir en septembre, de plus en plus incontournable aussi.

Comme pour l’invraisemblable candidat républicain à la présidence américaine, on se demande ce que nous avons bien pu faire au Bon Dieu pour mériter un tel émissaire. Qu’y a-t-il dans l’air du temps pour expliquer ce culte du bête et du méchant ? Du « fuck toute » ? Sommes-nous à ce point désabusés (par ceux qui nous gouvernent) et/ou angoissés (par ce qui nous arrive) qu’on ait juste envie de fesser dans le tas ?

Tout ça pour dire que je trouve, et ça ne surprendra personne, Mike Ward largement insupportable. On est loin ici d’un Lenny Bruce, l’humoriste américain perçu, lui aussi, comme un dangereux personnage et maintes fois traduit en justice. Cela dit, et voici qui en surprendra quelques-uns, je ne suis pas d’accord avec sa condamnation dans l’affaire du « petit Jérémy ». Comme d’autres, je crains un précédent dangereux pour la liberté d’expression, qu’il s’agisse des artistes, des humoristes ou des journalistes.

Le vice de forme, d’abord. Ward n’a pas été condamné par un tribunal ordinaire mais par le Tribunal des droits de la personne, créé, comme la Commission du même nom, pour protéger les droits enchâssés dans la Charte des droits et libertés. Ces organismes sont essentiels à la vie démocratique et ils ont tous deux contribué à faire grandir le Québec. Là n’est pas le problème. Le problème est que ni la Commission ni le Tribunal n’ont été conçus pour juger une affaire comme celle opposant Mike Ward à Jérémy Gabriel, deux personnalités médiatisées qui doivent par définition porter flanc à la critique. (Ce sont les tours de chant du jeune Jérémy devant le pape et ailleurs, rappelons-le, qui expliquent les écorchures de l’humoriste.) Ces deux organismes sont là pour protéger le commun des mortels de la discrimination systémique — quelle soit sexuelle, raciale, religieuse, politique ou physique (dont le handicap). Sur le site de la Commission, on spécifie d’ailleurs les domaines où « la discrimination et le harcèlement sont interdits » : travail, logement, services, transports, lieux publics (tels écoles, restaurants, lieux de camping) et actes juridiques. La scène n’est pas ici énumérée.

« On peut faire des blagues sur les handicaps, sinon il faudrait fermer le festival Juste pour rire, et on ne demande pas ça », dit l’avocate de la Commission, reconnaissant d’emblée la teneur exceptionnelle de la cause. Toute la question était donc de mesurer le « préjudice » qu’aurait subi, ou non, Jérémy Gabriel. Or, le jugement spécifie que les propos tenus par l’humoriste « n’ont pas altéré la réputation professionnelle » du jeune plaignant. De plus, le Tribunal « ne croit pas que Monsieur Ward soit à l’origine de toutes les moqueries dont Jérémy a pu être victime en raison de son apparence ». En d’autres mots, si cette cause avait été entendue au civil, où la question des dommages subis est toujours clé, il y a fort à parier que Jérémy aurait perdu.

Sur quoi donc se base le Tribunal pour condamner le haïssable humoriste ? En apparente contradiction avec l’avocate de la Commission, le juge considère qu’en se moquant de Jérémy à cause de son apparence, « Monsieur Ward a porté atteinte au respect de sa réputation ». C’est donc dire qu’on ne peut pas « faire des blagues sur les handicaps » ?

Le Tribunal des droits de la personne semble ici contraint de se reposer sur sa raison d’être : la défense des personnes vulnérables, en invoquant tout simplement l’article approprié de la Charte. Mais la liberté d’expression dans tout ça ? Il faut bien la défendre, elle aussi.

À ce sujet, la bande-annonce du Mike Ward Show est d’un sexisme puant et bien plus choquant que le sketch sur Jérémy. La pute branlant ses seins immondes au-dessus des oreilles de Ward, muselé comme un pit-bull, renvoie une image abjecte (pour ne pas dire difforme) des femmes. Devrait-on l’interdire ? Non. Comme certains dessins tout aussi déplorables de Charlie Hebdo, la liberté d’expression inclut le droit d’aller parfois trop loin. Mais s’en plaindre ? Ça, oui. Comment arriverait-on à débattre d’une question autrement ?