mercredi 13 janvier 2016

Le terrorisme nouveau est arrivé

Plus de 600 plaintes. Entre 500 et 1000 agresseurs. Cologne, Stuttgart, Hambourg, Berlin, jusqu’à Helsinki : toutes touchées par un assaut sans précédent. « On nous poursuivait comme si nous étions du bétail », dit l’une des victimes. « Je n’ai jamais vu autant de femmes pleurer », dit une autre. Et quatre jours de silence avant qu’on ait eu vent d’une situation tout aussi alarmante qu’inusitée.

Le viol et l’agression sexuelle sont des choses qui arrivent tous les jours — chaque minute et demie aux États-Unis seulement, en ce qui concerne l’agression sexuelle —, mais jamais n’aura-t-on vu un tel carnaval d’agressions à ciel ouvert, un tel étalage de molestations synchronisées. À tel point que les autorités allemandes, enfin sorties de leur mutisme, parlent d’un nouveau type de délit. « C’est une toute nouvelle dimension du crime organisé », a dit le ministre allemand de la Justice, Heiko Maas.

Avec son sinistre clin d’oeil à la Kristallnacht, la nuit du verre brisé où des malfaiteurs allemands s’en étaient pris aux Juifs et à leurs commerces, c’est un cruel retour du balancier pour le pays d’Angela Merkel. Généreuse à souhait envers les réfugiés syriens (plus d’un million reçus en 2015), cette politique d’ouverture était aussi une façon de racheter le honteux passé nazi. Mais cette terrifiante Saint-Sylvestre risque de changer bien des choses.

Ces attaques coordonnées de jeunes migrants viennent s’ajouter d’ailleurs aux histoires de viols qui commencent à circuler. « Mariages forcés, trafic sexuel, violence conjugale, des femmes migrantes sont fréquemment violentées par des compagnons de voyage, des passeurs, des hommes de leur propre famille, jusqu’aux policiers européens », rapporte le New York Times.

Tous ceux qui croient que d’admettre des milliers de musulmans est une bombe à retardement doivent se taper les cuisses actuellement. Mais encore faut-il situer la bombe au bon endroit. Il ne s’agit pas, à l’instar de ce qu’a fait la police de Cologne, de verser dans la rectitude politique et prétendre que ce sexisme éhonté n’existe pas. L’appropriation des corps des femmes par des hommes en délire, les insultes (« salopes »« sales putes ») et la brutalité des gestes ne sont pas sans rappeler les événements à la place Tahrir lors du printemps arabe en 2011. Mais il n’y a pas que le facteur culturel en cause ici ; il y a aussi la simple démographie. Près de 70 % des demandeurs d’asile à l’heure actuelle sont de jeunes hommes seuls, souvent célibataires, âgés de 15 à 35 ans, précisément l’âge des malfaiteurs du Nouvel An. Et environ 20 % de ces migrants sont des mineurs non accompagnés.

« On sait qu’une société à large prédominance masculine est une société moins stable, plus violente et plus susceptible de maltraiter les femmes », dit une étude publiée dansPolitico.com. Or, c’est précisément ce qui se passe actuellement en Europe. Le ratio sexuel des migrants est tellement masculin — 11,3 garçons pour chaque fille — qu’il pourrait changer radicalement l’équilibre entre les sexes pour la cohorte de jeunes adultes d’ici quelques années. La chercheuse Valerie Hudson félicite en passant le Canada d’avoir été le seul pays à se préoccuper de cette disproportion en acceptant des réfugiés sur son sol.

Les tristes événements en Allemagne incitent à garder les yeux ouverts, à peser le pour et le contre. Bien sûr, devant un tel assaut de sexisme, la tentation de n’y voir que du racisme est grande. Mais dans quel cercle vicieux de haine et de ressentiment s’embarque-t-on alors ? Ce ne serait pas un service à rendre à l’ensemble des réfugiés ni aux femmes qui militent depuis longtemps pour montrer que le viol ne connaît aucune frontière. Comme nous le rappelle Marcel Aubut, l’agression sexuelle, c’est aussi l’affaire de monsieur Tout-le-Monde.

mercredi 6 janvier 2016

L'infantilisation des médias

Assise aux premières loges de l’autobus me ramenant de Québec à Montréal, rivée à mon téléphone intelligent — le manque de lumière m’empêche de lire quoi que ce soit d’autre —, j’entends les soupirs de frustration de la dame d’à côté. Ma voisine tente de naviguer sur sa tablette (« un cadeau de Noël »), mais elle ne décolle pas. Coincée dans la fonction photo, le nouveau cercle dantesque de l’enfer, sa propre image de lectrice dépitée rebondit constamment, alors qu’elle cherche — quoi d’autre ? — La Presse +. Elle n’a pas tout à fait le profil, faut dire. Une grand-mère férue de mots croisés ne vient pas spontanément en tête quand on pense à la révolution numérique. N’empêche, il va en falloir comme elle si l’audacieux compétiteur de la rue Saint-Jacques est pour remporter son pari. (N’est-ce pas d’ailleurs sur son site que j’ai lu : « Est-ce écrit trop petit ? ») Mais comme le sous-entendait le collègue Stéphane Baillargeon cette semaine, c’est pas demain la veille. Pour ce qui est de proclamer l’avenir propriété de la tablette numérique, s’entend.

Il y en aurait long à dire sur un modèle d’affaires qui vend relativement cher aux publicitaires ce qui est donné en pâture à monsieur et madame Tout-le-Monde et qui, de plus, a toujours été payé par les consommateurs auparavant. Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de l’Internet, et tous les journalistes, artistes, musiciens, cinéastes, tous ceux qui ont un contenu à vendre le savent. La distribution est illimitée, mais l’argent ne suit pas. L’argent se bute à ces galaxies qui grouillent et foisonnent au bout des doigts, gratuitement, facilement, ludiquement. L’information sérieuse qui veut s’y frayer une place doit, presque d’office, se transformer en saltimbanque.

C’est là l’autre raison pour laquelle l’ineffable iPad n’est pas sur le point de tout chambouler (d’ailleurs, les ventes baissent) : la configuration infantile des journaux « tablette ». On n’a pas l’impression d’avoir un objet de lecture entre les mains, plutôt un jouet. Constamment assailli par de grosses photos qui gomment l’espace, par une abondance de couleurs et de gros titres, de petits tiroirs à pitons qui réservent des surprises, il ne manque plus que la petite étiquette en haut à droite qui dit « 6 ans et + ». Suis-je donc la seule à me sentir comme une mouche aplatie sur une fenêtre de cuisine l’été ? Incapable d’avoir une idée un peu consistante de ce qui se trame dans le grand monde ou juste une vue d’ensemble de ce que l’entourage immédiat, c’est-à-dire le produit sous vos pattes, a à offrir. Pour ne rien dire du flou perpétuel qui entoure la publicité se fondant dans cet étourdissant carrousel de couleurs avec une facilité qu’on ne lui avait jamais vue.

Alors, non, ce n’est pas que c’est « écrit trop petit », c’est que c’est pas assez écrit, point. C’est qu’on ne se sent plus une simple citoyenne à l’affût des événements et des idées de ce monde, on se sent dans une entreprise de manipulation et de marketing sans fin. Il n’y a qu’à voir ma pauvre voisine, pourtant instruite maintenant sur les rudiments de la navigation de La Presse +, passer de la photo gros sourire de P.K. Subban à une pub géante d’après-Noël, à encore P.K. Subban et encore une pub. Je ne dis pas qu’il faut revenir à ce dont Le Devoir avait l’air en 1910, ou le New York Times encore en 1990, un mur de Berlin de petits caractères bien serrés sans l’ombre d’un respir, mais admettons au moins que le iPad, comme nous le connaissons, recèle un certain anti-intellectualisme qui, franchement, décourage. Est-ce à force de se cogner sur des images de chat sur Facebook et les recettes de Ricardo partout ailleurs qu’on se sent obligé de verser dans le « dumbing down », comme disent délicieusement nos amis anglos, de niveler au plus bas dénominateur commun ?

Avant que vous m’invitiez à me recycler comme bibliothécaire aux Archives nationales du Québec, laissez-moi préciser que je ne me passerais pas de la révolution numérique, même si elle ne cesse de fragiliser le métier de journaliste. J’en suis rendue à préférer la lecture de journaux en ligne, pour tout dire. Les journaux virtuels sont pour moi la véritable invention du siècle, car ils permettent de saisir l’ensemble, tourner les pages, choisir son atterrissage, comme dans l’temps, tout en étant plus efficace, plus rapide et moins dur sur l’environnement. Le meilleur des deux mondes, quoi. Mais les journaux version tablette demeurent à ce jour prisonniers des effets pervers du grand chambardement numérique : trop axés sur le divertissement plutôt que l’information, sur les guili-guili plutôt que la réflexion.