mercredi 11 novembre 2015

Parce qu'on est en 2015

La phrase a fait le tour de la planète en gage de l’élégance et de la modernité du nouveau gouvernement canadien. « Parce qu’on est en 2015 » est l’explication on ne peut plus succincte du premier ministre Trudeau à un cabinet composé à 50 % de femmes. Élémentaire, mon cher Watson. Jusqu’aux conservateurs, qui se sont empressés de se donner une femme chef intérimaire, de la même génération que son homologue libéral par-dessus le marché. On se rattrape comme on peut.

Mais il n’y a pas que la question des femmes qui est une évidence en 2015. La question environnementale l’est tout autant. Le temps se fait court pour ce qui est de la survie de la planète, et le sommet de Paris arrive à grands pas pour nous le rappeler. Nous avons à peine quelques décennies, un clin d’oeil dans l’histoire del’humanité, pour ramener sous la barre de la catastrophe la température du globe. Pour l’instant, la catastrophe est prévue pour 2036, disent les scientifiques, si nous n’arrivons pas à maintenir le réchauffement climatique en deçà de 2 °C. Il ne s’agirait pas seulement de plus de tempêtes, de fonte de glace ou de météo erratique, ce qu’on voit déjà, mais du début d’un dérèglement global qui affecterait « l’eau, la terre, la nourriture ainsi que la sécurité nationale, l’énergie et la prospérité économique ». Il est donc minuit moins cinq, mon cher Watson.

Or, c’est précisément dans ce domaine que le nouveau gouvernement risque de se casser les dents. Jusqu’à maintenant, le dynamique M. Trudeau a su apporter une approche très « génération X » aux grandes questions de l’heure. Que ce soit les femmes, la diversité culturelle, l’ouverture sur le monde ou l’accès à l’information, ce sont des choses qui, chez lui, coulent de source. L’environnement, certainement une préoccupation plus proche de son âge que de celui de ses prédécesseurs, semble ici l’exception. M. Trudeau était d’ailleurs un promoteur du pipeline Keystone XL, que vient de renvoyer aux calendes grecques le président Obama. La raison est simple : la défense de l’environnement est en contradiction avec l’exploitation des ressources énergétiques, en commençant par le pétrole, dont dépendent au moins trois provinces canadiennes et une bonne partie de l’économie.

Bien que tous les politiciens se drapent actuellement dans le jargon du « développement responsable », qui nous permettrait de continuer d’exploiter le pétrole tout en préservant l’environnement, c’est essentiellement de la foutaise. L’environnement a été trop longtemps malmené et a des ramifications trop profondes pour qu’il n’y ait pas ici quelques compromis déchirants à faire. En passant, en synchronicité avec le sommet de Paris, les concentrations de gaz à effet de serre viennent tout juste de dépasser les 400 parties par million. On annonce également que 2015 « sera la première année dont la température franchira le cap de 1 °C de réchauffement ».

Contrairement à la promotion des femmes, de la science ou de la diversité culturelle, où il n’y a rien à perdre et tout à gagner, l’environnement ne représente pas une situation « win-win » pour le gouvernement Trudeau. C’est d’ailleurs ce qui explique sa politique biscornue concernant les oléoducs. M. Trudeau refuse, au nom de la protection côtière, l’oléoduc Northern Gateway en Colombie-Britannique, tout en appuyant les projets beaucoup plus ambitieux de Keystone XL et, advenant un monitorage environnemental plus sérieux, celui d’Énergie Est, le seul pipeline toujours sur la table. La raison de ce « deux poids, deux mesures » ? Northern Gateway comporte également du transport par bateau, ce qui, selon plusieurs, est plus risqué qu’un simple oléoduc.

Mais s’en tenir uniquement à la méthode de transport, c’est un peu court comme évaluation environnementale. On sait déjà qu’il existe trois fois plus de ressources énergétiques qu’il est possible d’exploiter, si on est pour freiner le réchauffement climatique. Une étude britannique a d’ailleurs récemment établi les réserves exactes qui devront rester intouchées. Il s’agit de 82 % des réserves mondiales de charbon, 50 % de gaz naturel et 33 % de pétrole, incluant près de 100 % des sables bitumineux, un produit particulièrement toxique et dispendieux à exploiter.

Les politiciens ont beau faire de beaux discours sur la soi-disant conciliation environnement-économie, le beurre et l’argent du beurre, en ce qui concerne le développement des sables bitumineux, ne tiennent tout simplement pas la route. Ottawa devra trouver mieux s’il entend relever la tête du pays en matière environnementale.

mercredi 4 novembre 2015

Les chouchous

Chaque famille en cultive, tout en prétendant le contraire, et le Québec, souvent comparé à une « grande famille », ne fait pas exception. Le Québec entretient lui aussi ses chouchous, comme nous le rappelle le gouvernement Couillard en offrant à l’un de ces rejetons surdoués, Bombardier inc., un cadeau de plus d’un milliard de dollars.

Peu importe que la progéniture en question soit dans une mauvaise passe, endettée et en perte de vitesse, poursuivie par la Ville de Toronto pour avoir failli à ses obligations (livraison de nouveaux tramways), incapable de vendre sa dernière création aéronautique sur les marchés internationaux, bref, peu importe la gestion visiblement défaillante de l’entreprise, le Québec « ne laissera jamais tomber Bombardier », nous dit-on, dans un accès d’amour parental.

Soit. L’aéronautique est au Québec ce que l’automobile est à l’Ontario. Les milliers d’emplois à Montréal et ailleurs dans le monde, les milliards d’investissements préalables, la réputation du Québec à l’étranger. Tout bien noté. Il est normal que le gouvernement veuille tendre la perche à Bombardier, je ne dis pas le contraire. Mais, comme dirait Brel, il y a la manière. L’empressement et le peu de questions posées par le gouvernement Couillard, l’absence de la Caisse de dépôt dans ce nouveau partenariat, le contrôle qui demeure dans les mains de Bombardier malgré sa mauvaise gestion, l’investissement massif dans une aventure qui va presque certainement perdre de l’argent, la forte probabilité qu’Ottawa n’emboîte pas le pas…

Pour ne rien dire du « facteur de risque » qui en un claquement de doigts a été prestement transféré sur vos épaules, chers contribuables, alors qu’on peine à payer pour nos écoles, nos hôpitaux, nos services publics, nos « vraies affaires » à nous. De ce côté-là, pas d’attendrissement, pas de tapotage dans le dos, alors que le supposé premier de classe, lui, tout en privant le fisc québécois de 500 millions par année par des combines légales, mais non moins immorales au Luxembourg, se fait bercer dans les bras de maman.

Ça s’appelle des passe-droits et c’est franchement difficile à avaler. Il y a d’ailleurs d’autres exemples de traitement de faveur inconvenant au Québec. Le créateur du défunt La La La Human Steps (LLLHS), Édouard Lock, en est un. Bien que la culture ne reçoive pas, règle générale, sa juste part de recettes gouvernementales, Lock est non seulement une exception, il est le Bombardier de la scène culturelle tant sa gestion laisse à désirer. Comment une organisation de danse qui a reçu plus d’un million de dollars par an depuis au moins 10 ans peut-elle soudainement déclarer faillite ? Ce sont des productions qui, bien sûr, coûtent cher. Je ne remets pas du tout en question le coût de tels spectacles ni le besoin de tourner partout dans le monde. Je remets en question la culture du « tout m’est dû » qu’on retrouve chez Bombardier et qui a visiblement mené à la perte de LLLHS. Aussi, l’aveuglement un peu gaga devant les prétendus fleurons de la couronne, cette façon de continuellement leur donner le Bon Dieu sans confession.

Selon des révélations dans La Presse, Édouard Lock a perdu la majorité de ses administrateurs au cours des 15 dernières années en refusant de suivre leurs conseils budgétaires. « Il ne faut pas restreindre mes dépenses de création », leur disait-il. Le directeur artistique de LLLHS, en plus d’accumuler des dépenses personnelles« totalement injustifiées », s’était aussi fabriqué un petit abri fiscal personnel en ne déclarant pas les droits d’auteur qu’il se versait à chaque représentation, ce qui doublait son salaire à 200 000 $ par année. Au bout du compte, LLLHS s’est retrouvé avec une dette de plus d’un demi-million sans que les grands bailleurs de fonds (principalement le Conseil des arts du Québec, suivi de ceux du Canada et de Montréal) y prêtent attention ou remettent leurs largesses en question.

On pourrait en nommer bien d’autres (je vous laisse dresser votre petite liste personnelle) qui se font choyer indûment. Encore une fois, je ne conteste ni les grands talents ni l’expertise en jeu ici. Je conteste le « deux poids, deux mesures » qui en donne trop à certains et pas assez à d’autres, souvent tout aussi méritants. Et puis, en famille ou en société, on en a marre des enfants gâtés qui se croient tout permis, du simple fait d’exister.