mercredi 9 septembre 2015

Mère Outrage

« Envoyez-moi vos fatigués, vos pauvres
Envoyez-moi vos hordes blotties qui rêvent de liberté
Les rebuts de vos rivages surpeuplés.
Envoyez-les-moi, les déshérités que la tempête m’apporte. »
– Emma Lazarus

La poète américaine Emma Lazarus, auteure des lignes qui ornent la célèbre statue de la Liberté, aurait pu écrire ces vers avant-hier. En fait, ils ont été écrits en 1883, bien avant que l’Europe se mette à cracher des morts, des mutilés et des exilés par milliers. La notion du Nouveau Monde comme terre d’accueil a toujours signifié ce que ce continent (arraché des mains de ses premiers habitants, rappelons-le) a de plus noble. L’idée d’être la somme des différentes parties du monde, les plus affligées de surcroît, a quelque chose de grand et d’audacieux.

Évidemment, entre la bande-annonce et la réalité, il y a parfois des écarts notoires. Durant la Seconde Guerre mondiale, le Canada n’a accepté que 5000 Juifs, moins que tout autre pays occidental, malgré l’horreur que l’on sait. « Aucun c’est déjà trop », avait fameusement affirmé le directeur de l’Immigration, Frederik Blair, à l’époque. Le premier ministre d’alors, Mackenzie King, y était pour beaucoup. Puis, le pays s’est refait une beauté en acceptant 37 000 réfugiés hongrois (1956), 11 000 Tchèques (1968) et, grâce à la pression populaire, plus de 100 000 « boat people » vietnamiens (1978-1985).

Aujourd’hui, sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper, c’est le Québec qui redore le blason canadien tant que faire se peut : 60 % des quelque 2000 réfugiés syriens acceptés à ce jour ont été accueillis au Québec. Un nombre très insuffisant, comme on sait, depuis qu’un enfant flottant tête baissée sur les rives turques nous a rappelés à nos devoirs élémentaires d’êtres humains.

Le monument que propose d’ériger le gouvernement Harper sur les rives du Cape Breton vient souligner, non sans ironie, le gâchis conservateur dans cette crise humanitaire. Baptisée pompeusement Mère Canada, la Vierge aux bras tendus doit mesurer 30 mètres de haut, l’équivalent d’un édifice de huit étages, et coûter 60 millions de dollars. Un monument « stalinien », de l’avis de plusieurs, ce colosse de granit n’est pas, comme on pourrait le croire, une version canadienne de la statue de la Liberté, un symbole de générosité et de bienvenue aux immigrants. Fidèle aux valeurs militaristes du gouvernement conservateur — qui n’en démord pas, même confronté au cadavre d’un enfant de trois ans — la statue se veut un hommage aux soldats morts outre-mer. Comme si le pays ne comptait pas déjà des centaines de cénotaphes de ce genre. Qu’à cela ne tienne, les conservateurs projettent d’ériger le monument pour le 150e anniversaire du Canada en 2017.

À mon avis, il n’y a pas de symbole plus éloquent de la suffisance de ce gouvernement, un qui pourrait d’ailleurs bien marquer sa tombe à lui. Tout ce qui a pu nous enrager de « Harperman » — l’arrogance, la mesquinerie, les demi-vérités — se retrouve encapsulé dans cette mère de granit, comme d’ailleurs dans la réaction du premier ministre devant la mort d’un enfant qui aurait pu, qui aurait dû se retrouver au Canada. La réponse à la crise humanitaire qui secoue l’Europe n’est pas, comme le veut Stephen Harper, plus de bombes, mais bien plus d’humanité.

Notons que la guerre que M. Harper croit devoir mener contre le Front islamique « n’a aucun impact sur la guerre civile en Syrie »rapporte John Ibbitson du Globe and Mail. Or c’est cette guerre, déclenchée par les actions meurtrières de Bashar al-Assad sur son propre peuple il y a cinq ans, qui a fait fuir des millions de Syriens, dont la famille du petit Aylan Kurdi, de triste renommée. Jusqu’à présent, plus de civils ont été tués par le sanguinaire Al-Assad que par les terroristes islamiques. C’est pourtant avec ce gouvernement que le Canada s’est allié pour mener sa nouvelle croisade militaire. Allez comprendre pourquoi.

Mais c’était avant qu’un petit innocent vienne remettre les pendules à l’heure. Stephen Harper, qui s’est montré aussi habile que chanceux depuis neuf ans, vient très probablement de rencontrer son Waterloo.

mercredi 2 septembre 2015

La pause qui rafraîchit

L’éducation sexuelle serait bientôt de retour dans nos écoles. S’il y a un sujet qui suscite l’enthousiasme, c’est bien celui-là. Avec l’aide à mourir, c’est une proposition qui accorde généralement les violons, en plus de parler de choses fondamentales de la vie. On ne peut qu’applaudir. Mais dans le fouillis actuel du milieu de l’éducation, on peut se demander s’il s’agit vraiment d’une bonne nouvelle.

Dans le collimateur depuis maintenant deux ans, le projet pilote annoncé cette semaine est on ne se peut plus ambigu. « On ne sait pas d’où ça sort, quelles écoles seront touchées et qui se portera volontaire », dit le président de la Fédération autonome de l’enseignement, Sylvain Mallette, précisant que la FAE a dû se battre pour être admise à la table de concertation. Le plus étonnant dans tout ça ? La formule proposée : de 5 à 15 heures de « capsules d’information », saupoudrées ici et là, dépendant du bon vouloir des profs suffisamment braves pour interrompre leur cours de grammaire, de mathématiques, d’histoire… pour faire une petite incursion du côté des ovules et des spermatozoïdes. Et maintenant, les amis, si on appliquait la règle de trois à la sexualité humaine ? Si a est hétéro, b est gai et c est, disons, indécis, qu’est-ce qu’on en déduit ? Attention, les jeunes, la sexualité, ce n’est pas comme la grammaire ! Le masculin ne l’emporte pas sur le féminin. En tout cas, ça se négocie.

Il faut avoir un petit côté Woody Allen pour savoir se dépêtrer dans le modèle proposé par le ministère de l’Éducation. Sylvain Mallette, lui, parle plutôt « d’incompétence dans le domaine de l’intime ». Si la FAE applaudit à l’idée du retour d’un cours d’éducation sexuelle obligatoire, les enseignants espéraient voir un cours en bonne et due forme, donné par des gens formés — « On ne joue pas aux apprentis sorciers avec l’identité humaine », dit le président — et appuyés, en plus, par des ressources extérieures, infirmières, psychologues, sexologues. « En ce moment, si un enfant me parle d’avoir été victime de violence sexuelle, explique M. Mallette, j’ai 18 mois d’attente avant d’avoir la visite d’une infirmière du CLSC. »

Mais pourquoi avoir éliminé l’éducation sexuelle en premier lieu ? Peu de matières ont des ramifications aussi profondes, après tout. Il ne s’agit pas seulement d’une clé de voûte du développement personnel, mais aussi de la santé publique, de l’intégration immigrante et, non la moindre, de l’égalité hommes-femmes. Les pressions subies par le ministère pour réintégrer l’éducation sexuelle à l’école sont d’ailleurs largement attribuables à la prolifération de la pornographie. Quand des ados sont à se demander s’ils doivent, lors de leur première expérience sexuelle, « faire les trois trous » ou encore « éjaculer dans le visage de leur partenaire », il est temps de prendre le taureau par les cornes.

L’élimination de l’éducation sexuelle en classe date de 2001, au moment de la redoutée réforme de l’éducation, celle qui fait aujourd’hui encore grincer des dents. On ne dira jamais assez comment ce virage ambulatoire du milieu de l’enseignement a été un gâchis inimaginable. Du jour au lendemain, on est passé de la maîtrise de connaissances communes, un apprentissage qui se mesure, à l’obtention de« compétences », un apprentissage qui ne se comptabilise pas. Au nom de « ne pas faire vivre d’échecs aux élèves », on a mis fin au redoublement et aux bulletins chiffrés. Dans ce nouveau royaume de l’apprentissage par soi-même — « où tout le monde est censé s’occuper de tout et le matériel est inexistant », précise le président de la FAE — l’éducation sexuelle s’est éparpillée, et finalement perdue.

Citant l’ouvrage d’Angélique del Rey, À l’école des compétences, Sylvain Mallette explique que, loin d’être le seul à adopter ce programme, le Québec est l’endroit où on a poussé le « socioconstructivisme » le plus loin. Résultats ? Un taux d’échec effarant.« On voit des élèves de 2e secondaire qui n’ont jamais maîtrisé la matière de 4e année », dit le leader syndical. L’éducation des adultes connaît aussi « une explosion d’élèves de 16-20 ans » — ils sont aujourd’hui 50 % desdits adultes —, les conséquences d’un système voulant « fabriquer des élèves performants » plutôt que former le citoyen de demain. À noter que ce sont la Banque mondiale et le Fonds monétaire international qui sont à l’origine de ce virage éducationnel inspiré de l’entreprise privée.

« Le droit à l’ignorance n’existe pas », affirmait cette semaine le ministre de l’Éducation, François Blais. Bien dit. Mais encore faudrait-il que le contenu pédagogique lui-même, pas seulement les cours d’éducation sexuelle, s’en porte garant.