mercredi 8 avril 2015

Nous

« Tout est devenu compliqué, lent, poussif », disait Jacques Parizeau cette semaine. L’homme qui plus que quiconque symbolise ce que le Québec a fait de mieux, notre bâtisseur de cathédrales à nous, ne parlait pas de son état de santé, ni même du Parti québécois pour lequel, on le sait, il n’est pas tendre. En entrevue avec Michel Lacombe à Radio-Canada, il évaluait l’état de notre « maison commune » dont il est l’un des grands architectes.
  « Pendant des années, plus d’une génération, on a pensé pouvoir faire des choses extraordinaires ensemble, dit-il. Il y avait un enthousiasme chez les Québécois. Cet enthousiasme-là s’en est allé. »
  On pourrait être tenté de rejeter ce commentaire comme celui d’un homme vieillissant, nostalgique de la belle époque. Mais cette notion d’épuisement de l’esprit de la Révolution tranquille, cette idée que le Québec, comme le PQ lui-même, cherche son âme, n’appartient ni à Jacques Parizeau ni à sa génération. Le rédacteur en chef de la revue Nouveau Projet, Nicolas Langelier, un homme deux fois plus jeune que l’ex-premier ministre, en parle, lui aussi, dans le plus récent numéro du magazine : « Ceux qui ont aujourd’hui autour de la quarantaine appartiennent peut-être à la dernière génération à avoir eu conscience d’un Québec disposant d’une idée claire de ce qu’il était et d’où il allait », écrit-il.
  L’idée du « nous » vivote de peine et de misère aujourd’hui au Québec. Le sentiment d’appartenance à quelque chose d’identifiable, une communauté distincte, achevée et qui sait se serrer les coudes a connu un dernier sursaut lors du printemps érable, il y a trois ans. C’était d’ailleurs le 7 avril 2012 que se tenait au Monument-National à Montréal un marathon de « prise de parole et de réflexions », intitulé assez justement Nous ?, question de saisir à bras-le-corps la fierté et l’esprit de revendication qui couraient à nouveau les rues. De midi à minuit, 70 personnes de tous âges et de tous horizons étaient venues dire leur amour et leur vision du Québec.
  Aujourd’hui, on a qu’à jeter un coup d’oeil du côté de la contestation étudiante pour voir combien les forces vives s’éparpillent et la vision s’embrouille. Le putsch du week-end dernier est assez emblématique du « tout est devenu compliqué » évoqué par M. Parizeau, mais aussi du manque de cohésion des différentes composantes sociales. Insatisfaits de la démission en bloc de leur exécutif, les délégués à l’assemblée générale de l’ASSÉ ont tenu à « destituer » les anciens dirigeants. Spectacle désolant pour une association qui se veut démocratiquement irréprochable. Les mêmes étudiants qui s’en prenaient récemment à l’autoritarisme et au paternalisme de la direction de l’UQAM n’hésitent donc pas à fonctionner à coups de pied au derrière, eux aussi.
  Selon un ancien secrétaire des communications de l’ASSÉ lors du printemps 2012, Ludvic Moquin Beaudry, en proposant un repli stratégique, l’ancien exécutif ne pêchait ni par le fond ni par la forme. « C’est tout à fait dans la marge de manoeuvre de l’exécutif que de soumettre un texte de réflexion stratégique. Selon lui, c’est une ignorance du fonctionnement de l’ASSÉ » jumelée au militantisme pur et dur du comité Printemps 2015, à l’origine de cette nouvelle mobilisation étudiante, qui explique ce geste revanchard, digne des marxistes-léninistes d’une autre époque.
  Loin de faire avancer sa cause d’une « grève sociale », l’ASSÉ vient, j’ai bien peur, de la faire reculer. Comment pense-t-elle pouvoir tisser des liens avec l’ensemble de la société si elle semble incapable de se solidariser avec elle-même ? On a là une illustration de la raison pour laquelle les radicaux — aussi essentiels soient-ils à tout mouvement idéologique — sont rarement ceux qui se retrouvent aux commandes d’un mouvement. Pierre Bourgault l’avait bien compris en sabordant le RIN en faveur de la souveraineté-association de René Lévesque. Élargir un mouvement implique la capacité de bâtir des ponts, de faire des compromis, ce qui n’est pas propre au radicalisme.
  Dans l’entretien évoqué plus haut, Jacques Parizeau, tout en réitérant son espoir dans les jeunes, rappelait qu’on attend toujours de voir de quel bois ils se chauffent. « C’est clair que ce que ma génération avait à dire, c’est dit. Et la suivante, c’est dit. Maintenant, c’est à eux. » La nature ayant horreur du vide, nous avons à redéfinir aujourd’hui qui « nous » sommes. C’est la question fondamentale qui sous-tend, non seulement la course à la chefferie du Parti québécois, mais le Québec lui-même. Et bien que la question concerne tout le monde, la génération montante, celle qui rêve de chambarder l’ordre établi, détient une responsabilité toute particulière.

mercredi 1 avril 2015

Le meurtre de masse en vol plané

Peut-on s’imaginer huit minutes plus interminables ? Une fin plus atroce ? L’avion qui pique dangereusement du nez et le pilote qui crie pour entrer dans la cabine… L’horreur consommée.
  Depuis l’écrasement du vol 9525, on cherche désespérément une explication. Rien ne paraît plus aberrant, d’ailleurs, que cet acte démoniaque au sein d’une des compagnies aériennes les mieux cotées au monde, Lufthansa, et d’un pays, l’Allemagne, connu pour son bon fonctionnement et son civisme. Si au moins Andreas Lubitz, le responsable présumé de cette hécatombe aérienne, s’était révélé djihadiste, comme beaucoup l’ont sûrement pensé, on saurait au moins où attribuer le blâme. Mais non. Il n’y a que les antécédents dépressifs du copilote qui indiquent que tout ne tournait pas rond dans sa tête.
  Mais depuis quand des idées suicidaires impliquent-elles le meurtre de 149 autres personnes ? Interviewée par Paul Arcand, la présidente de l’Association des psychiatres du Québec, Karine Igartua, a rejeté l’hypothèse du suicide. « La personne qui veut s’enlever la vie n’est pas quelqu’un qui a une rage, qui veut tuer, explique-t-elle. C’est quelqu’unqui veut se faire disparaître elle-même, qui se voit comme un fardeau. »
  Et si ce massacre était le dernier modèle du meurtre de masse en version surclassée ? L’hypothèse ne semble pas avoir été encore évoquée, peut-être parce que le phénomène du tueur de masse est de plus en plus associé aux fusillades impromptues à l’américaine. Pourtant, Andreas Lubitz a tout ce qu’il faut pour appartenir à ce club sélect.
  La majorité des meurtriers de masse sont des hommes (94,4 %), blancs (62,9 %), âgés de 20 à 29 ans (43,3 %). Ils sont célibataires ou divorcés pour la plupart et viennent généralement de subir une perte reliée à l’emploi ou à leur vie personnelle. Ils connaissent rarement leurs victimes, mais celles-ci ont à leurs yeux une signification particulière. Leur motivation paraît incompréhensible, mais ces tueurs nourrissent des griefs ou des frustrations, réels ou imaginés, qui les poussent à se venger et à s’immortaliser aux yeux du public.
  « Un jour, je ferai quelque chose qui va changer le système et alors tout le monde se souviendra de mon nom », avait-il confié à une agente de bord qu’il avait fréquentée l’année dernière. Lubitz ne croyait pas pouvoir réaliser son rêve de devenir pilote de vols internationaux et devenait, dit la jeune femme, « très agité en parlant du travail ». Au moment du drame, l’homme de 28 ans venait d’être laissé par une autre femme, son amour de jeunesse, à qui il était fiancé.
  Autre aspect qui relie le copilote sanguinaire aux meurtriers de masse : ses problèmes de santé mentale étaient du type très répandu, donc difficilement repérable. De la même façon que Marc Lépine a passé une heure innocemment assis dans le bureau du registraire avant d’entamer sa cavalcade meurtrière, Lubitz a passé les 20 premières minutes du vol « à discuter amicalement » avec le pilote de l’avion. Rien du fou furieux. Comme Lépine, il a ensuite fait preuve d’un sang-froid et d’un détachement inimaginables (il respirait normalement, selon les indications de la boîte noire) en exécutant son plan d’enfer.
  Là où Andreas Lubitz vient brouiller les cartes, par contre, c’est qu’il vient d’élever ce type de crime dans l’échelle sociale. Jusqu’à maintenant, on a eu tendance à voir les auteurs de ces meurtres comme des « losers », de tristes cowboys qui cherchent la célébrité coûte que coûte. Les pilotes d’avion ne sont pas considérés comme de pauvres types, loin de là. Comme si la misère humaine devenait aujourd’hui si répandue qu’elle sautait les barrières socio-économiques d’usage.
  La chose qui m’a toujours fascinée chez ces justiciers narcissiques, c’est leur détermination à tuer de parfaits innocents. Comment en arrive-t-on là ? « Dans leur tête, ils sont déjà morts », disent les experts. C’est donc dire que les zombies existent et que, plus souvent qu’on le croit, ils vivent parmi nous.