mardi 19 mars 2013

La double vie de PKP et JMB


Pape à ses heures, Pierre-Karl Péladeau a créé toute une surprise, lui aussi, en annonçant sa démission jeudi dernier. Qui aurait cru que l'homme qui voulait faire de Quebecor "une des grandes puissances mondiales de l'économie", ambitieux à souhait et workaholic avoué, céderait, à 51 ans, le trône de l'empire?

Contrairement à Benoit XVI, il n'est pas question ici de santé défaillante ni de sombres complots à l'interne. Vrai, les profits mirobolants de Quebecor ont périclité ces derniers temps (9.2 millions au dernier trimestre plutôt que 85.4 à la même date l'année dernière) mais personne soupçonne le dauphin de penser qu'un autre pourrait faire mieux. Non, PKP veut tout simplement passer plus de temps en famille, dit-il, et voir aux projets qui lui tiennent à coeur. L'homme qu'on a souvent qualifié de "dur", allergique à toute sentimentalité, avait apparemment larme à l'oeil en témoignant du soutien de sa célèbre compagne et son désir d'être présent pour ses enfants. Décidément, il y a des photos qui se perdent.

Il est donc possible d'être à l'origine du plus long conflit de travail dans l'histoire du Canada, de congédier les deux tiers de sa salle de rédaction, d'écraser la concurrence impunément, tenant, au besoin, les institutions publiques en otage (Quebecor a suspendu ses redevances au Fonds canadien de télévision en 2007 afin de dénoncer Radio-Canada), tout en étant un mari et père exemplaires. Et pourquoi pas? Le comportement contraire existe bien, lui : de "grands hommes" qui maltraitent femme et enfants sont légion. Bref, il est possible d'être un bon et tendre gars en privée et....(je cherche un mot qui ne déclenchera pas une poursuite de plusieurs millions)... un pas fin sur la place publique.

Prenez le nouveau pontife, un homme dont la simplicité ne cesse d'étonner, un prince de l'Eglise qui préfère l'autobus aux limousines.  On ne peut vraisemblablement pas douter de sa dévotion aux pauvres, pas plus que de l'importance de la vie familiale pour Pierre-Karl Péladeau, mais, ici aussi, quel contraste entre ce sympa Francisco et le prêtre qui a été de connivence avec une des pires dictatures d'Amérique latine.

On s'émeut actuellement des pots de vin à la ville de Montréal mais imaginez un instant des personnes qui disparaissent par milliers, des personnes larguées vivantes du haut d'un hélicoptère, des bébés volés à leurs mères et donnés à des militaires en adoption. Il était impossible d'être Argentin entre 1976 et 1983 et ignorer le régime de terreur qui sévissait là-bas. Les irrépressibles mères de la Place de mai ont été parmi les premières à réagir, elles protestent d'ailleurs encore aujourd'hui, mais plusieurs se sont tus en Argentine, dont les dirigeants de l'Eglise catholique.

Contrairement au Chili et au Brésil où le clergé a dénoncé les régimes militaires, et où beaucoup moins de gens sont morts, la plupart des ecclésiastiques argentins, dont Jorge Maria Bergoglio, ont choisi "d'entretenir le dialogue avec les militaires", de dire un ami du pape lui-même, le jésuite Ignacio Peréz del Viso.

En Argentine, la collaboration entre clergé et militaires remonte au coup d'état de 1930 où les dirigeants d'Eglise décident de jouer les "guides spirituels" auprès des forces armées. Au retour du régime militaire dans les années 70, "leurs opérations se chevauchaient à tel point que certains évêques avaient des soldats comme serviteurs," écrit le New York Times.

Durant la "guerre sale", qui ciblait tout ce qui était perçu comme de gauche, le soi-disant homme du peuple, Jorge Maria Bergoglio, a terriblement manqué d'amour envers celui-ci, c'est le moins qu'on puisse dire. Arrêtés, torturés et puis abandonnés dans un champ, parmi les rares qui ont survécu à la séquestration, deux prêtres l'ont d'ailleurs accusé de les avoir donnés en pâture aux militaires après que Bergoglio les eut congédiés pour leur engagement "gauchiste" dans un bidonville.

Le silence de Bergoglio durant les années de terreur est d'autant plus suspect qu'il jure avec ses attaques véhémentes, 20 ans plus tard, contre le gouvernement de centre-gauche de Nestor Kirchner et Cristina Fernandez, notamment leur appui à l'avortement, la contraception et le mariage gai. Quand il le veut, le monsignor en chef n'a pas exactement la langue dans sa poche, on l'a vu au balcon le premier soir.

Alors, "grand renouveau", ce François 1er? Retour à "l'amour de son prochain"? Ou hypocrisie morale, la même qui a plombé les questions sexuelles et qui hante aujourd'hui les droits de l'homme? Plus que jamais, l'Eglise demeure une institution à deux faces, comportement qu'on peut à la rigueur tolérer chez un individu mais difficilement au sein d'une institution qui a le culot, en plus, de prétendre à la vérité.

mardi 12 mars 2013

La vraie nature du Vatican

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Maintenant que les cardinaux américains, toujours un peu trop enclins à parler, ont été rappelés à l'ordre, les fenêtres de la Chapelle Sixtine bouchées et les 115 princes de l'Eglise dûment enfermés à clé, coupés du vaste monde jusqu'à pape s'ensuive, les paris sont ouverts à savoir si le prochain Saint-Père saura, oui ou non, réformer le royaume.

Le fait que le conclave ne compte que des conservateurs, tous les cardinaux présents ont été nommés par Jean-Paul II ou Benoit XVI, n'a évidemment rien de rassurant. Mais le rituel lui-même, ce curieux huis clos, auréolé de fumée et du St-Esprit, n'est pas non plus de nature à rassurer.

Le culte du secret, à la base de bien des scandales, est aussi un aspect fondamental du Vatican. C'est au nom de la bouche cousue que le pape Pie XII, par exemple,  refusa d'intervenir lors de l'Holocauste. Averti que le massacre des Juifs prenait "une proportion et des formes alarmantes", il préféra rester coi, de peur d'indisposer les catholiques d'Allemagne. Scandale largement tu, ce qui permit à l'actuel pape de sacrer son prédécesseur "Saint Pie XII", en 2008.

Le Saint-Siège a une obsession de la porte close, c'est évident, ce qui a laissé libre cours à d'innombrables dérapages, sexuels et autres, mais aussi, financiers.

"Comment osez-vous nous poser de telles questions?", a répondu, outré, un porte-parole ecclésiastique lorsque confronté aux interrogations de la Commission européenne concernant la banque du Vatican.

On ne sait pas encore grand chose de cette banque qui, comme toute chose vaticane, croupie sous le secret. Créée en 1942 et connue sous le nom de l'Institut pour les oeuvres religieuses, on la soupçonne d'avoir financé les activités anti-communistes dans les pays d'Europe de l'est durant la guerre froide. Aujourd'hui, l'argent irait plutôt à Cuba et en Chine. En 2011, la seule année pour laquelle le Saint-Siège a fournit de l'information, la banque comptait 2,772 clients et un actif de 8.3 milliards. Mais un rapport du Economist évalue les dépenses du Vatican, en 2010, à 171 milliards, la qualifiant comme une des 100 organisations les plus riches au monde.

C'est précisément parce que la banque du Vatican a longtemps refusé de divulguer la nature de ses transactions qu'on la soupçonne de blanchissement d'argent. En mai dernier, dans la foulée de "Vatileaks", les révélations du majordome papal concernant les intrigues de palais et problèmes de corruption, l'ancien directeur de la banque sainte, Ettore Gotti Tedeschi, un proche du pape et membre de l'Opus Dei, a été arrêté par les autorités italiennes et ensuite démis de ses fonctions.  En 1982, le directeur de Banco Ambrosiano, laquelle était liée à la banque du Vatican, a été trouvé pendu sous un pont de Londres après que 1.3 milliards d'investissements en Amérique latine aient mystérieusement disparu.

Des deux plaies qui ont poussé Benoit XVI à démissionner, les abus sexuels et les intrigues financières, il n'est pas dit que la deuxième ne pèse pas plus lourd dans la balance. Depuis décembre 2000, le Vatican a signé une entente monétaire avec la communauté européenne pour l'utilisation de l'euro sur son territoire. (Cela lui permet aussi, rapporte le New York Times, "de vendre aux touristes une monnaie signée Città del Vaticano à prix considérablement plus élevé"). Mais, contrairement aux autres pays d'Europe, le Vatican n'a pas voulu se soumettre aux mêmes standards de transparence, notamment en ce qui concerne le blanchissement d'argent. Finalement, en 2009, sous Benoit XVI, le Vatican accepta de se soumettre à la Cour de l'Union Européenne. "La première fois dans l'histoire que le Vatican reconnaissait une autorité supérieure, autre que Dieu", dit un représentant de l'UE.

Le scandale de Vatileaks aidant, l'actuel pape a depuis créé une Autorité financière au Vatican, tout en la plaçant sous la gouverne d'un ex banquier suisse (on connait leur penchant pour le secret). Selon le journaliste italien Carlo Marroni, "le Vatican demeure une zone grise."

De toute évidence, il y a quelque chose de pourrie dans la maison de Dieu qui dépasse la simple répression sexuelle de son clergé. D'ailleurs, le célibat des prêtres a été imposé, au 12e siècle seulement, pour des raisons d'argent. Le célibat assurait que la propriété du clergé reste à l'Eglise plutôt qu'aux héritiers, une façon pour le Vatican de consolider ses biens.

A l'heure où le monde entier tourne son regard vers une cheminée, des observateurs s'étonnent que les questions spirituelles ne soient pas davantage discutées. Comment s'en surprendre? Follow the money, le célèbre slogan du scandale Watergate, pourrait bien être la clé pour mieux comprendre le Vatican aujourd'hui.