mercredi 11 novembre 2020

Pour qui sonne le glas

 De tous les soupirs de soulagement entendus depuis la victoire de Joe Biden, je retiens celui d’un commentateur de CNN, l’avocat et militant noir Van Jones. « Le comportement, ça compte. La vérité, ça compte », a-t-il dit, la gorge nouée. « Vous savez, le “Je ne peux pas respirer” (I can’t breathe), il n’y a pas que George Floyd qui l’a vécu. Beaucoup de gens l’ont ressenti », a-t-il ajouté, éploré.

S’il fallait encore une illustration du cauchemar qu’ont vécu bon nombre d’Américains depuis quatre ans, en commençant par ceux et celles qui ont le malheur de payer la couleur de leur peau, elle crevait maintenant l’écran. On ne sait pas combien on a mal, dit-on, avant que ne cesse la douleur. M. Jones venait d’en faire toute une démonstration. Cela dit, l’intégrité et l’empathie de Joe Biden évoquées ici suffiront-elles à renverser la vapeur ? Peut-on vraiment parler d’une victoire démocrate ? En ces lendemains toujours chargés d’émotion, on est nombreux à se poser la question.

Du côté démocrate, il n’y a pas eu de « mur bleu », pas d’enthousiasme délirant, pas de programme clair sauf celui du retour à la « normalité ». La révélation de cette élection n’est pas venue de ce côté, mais, encore une fois, du camp républicain. Alors qu’on est toujours à digérer la révélation de 2016, les « déplorables » (hommes, blancs, en colère) qui ont permis à Trump de voler la couronne à Hillary Clinton, on découvre que l’engouement pour l’improbable président est en fait beaucoup plus étendu que prévu.

  

On ne peut plus désormais voir les gens qui ont voté pour Trump — ils sont plus de 70 millions après tout — comme une simple extension de l’homme lui-même : ignorant, souvent ridicule, quand ce n’est pas ouvertement raciste, sexiste et homophobe. Beaucoup d’entre eux ont dû trouver leur compte ailleurs. Dans la manière Trump d’aborder l’économie, le refus catégorique de l’État-providence, le pied de nez à tout ce qui n’est pas américain ou, encore, la célébration, casquette bien enfoncée sur la tête, du monde ordinaire. Tous ces aspects ont non seulement sauvé Donald Trump d’une défaite cuisante, ils lui ont conféré une certaine victoire morale.

Alors qu’on voyait sa gestion de la pandémie comme un clou dans le cercueil, une abomination de trop, on constate que pour près de la moitié des électeurs cette indifférence crasse n’a guère compté. Ce qui pour Van Jones et des millions d’autres Américains constitue un comportement abject, répréhensible, se voit compensé, pour des millions d’autres, par quelque chose de bien plus envoûtant : l’incarnation d’un certain rêve américain. À maints égards, Trump est cet homme singulier, l’éternel cowboy, rude et sans manières, capable de vaincre les obstacles (et jusqu’à la COVID) pour trouver sa place au soleil.

N’importe qui peut réussir. Voilà la grande promesse de l’Amérique. À lui seul, Trump reflète beaucoup des mythes fondateurs du pays : de l’outsider qui, contre toute attente, atteint le sommet, une belle femme pendue à son bras comme gage de ce viril combat, à la méfiance vis-à-vis de l’État inscrite à même la Constitution, en passant par l’exceptionnalisme américain (Make America Great Again). À mon avis, ce culte de la réussite individuelle — responsable non seulement d’une grande partie de la popularité de Trump mais aussi des inégalités sociales — est en train de pourrir le pays de l’intérieur. Le pouvoir sacro-saint de l’individu, on le voit déjà dans les rangs républicains, agit de plus en plus contre la cohésion sociale, la recherche du consensus et le bien commun. Le pays se dirige peu à peu vers l’atrophie. Ça ne peut que mal finir.

  

Mais, pour l’instant, les républicains paraissent, malgré tout, en meilleure posture que les démocrates. C’est l’autre révélation de cette élection crève-cœur. Drapé dans le rêve américain, le parti de Donald Trump a réussi l’impensable en séduisant une partie de l’électorat latino et même noir, sans parler des Blancs diplômés. Alors qu’on le disait moribond, car trop associé à l’homme blanc vieillissant en région, voici que le parti, fort de cette nouvelle résonance, tire admirablement son épingle du jeu. Imaginez, disent les observateurs, ce que le parti pourrait faire avec quelqu’un de moins « problématique » à sa tête ? On se frotte déjà les mains en vue de 2024.

Du côté démocrate, bien qu’on ait réussi une mobilisation peu commune contre l’ineffable président, le parti cherche désespérément son âme, écartelé entre l’establishment incarné par Joe Biden, un centre usé et sans grande inspiration et les jeunes progressistes fougueux représentés par Alexandria Ocasio-Cortez. Les Anciens et les Modernes s’accusent mutuellement d’avoir découragé le vote : les plus jeunes en étant radicaux, les plus vieux en ne sachant pas mener une campagne virtuelle qui se respecte. Alors que les républicains, grâce à Donald Trump, retrouvent les ailes d’un patriotisme bon teint, les démocrates cherchent toujours ce que devrait être leur message. Misère.

Biden, oui, a gagné ; ne boudons pas ce plaisir. Mais la gauche, elle, n’est pas sortie du bois.

fpelletier@ledevoir.com

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