mercredi 15 juillet 2020

La liste

Peut-on être pour le mouvement de dénonciation d’agression sexuelle et contre la tournure qu’il prend ? Pour que les femmes se lèvent en bloc sans soumettre un paquet d’hommes à l’arbitraire ? Pour la prise de parole sans tomber dans la tribune populaire à saveur maoïste ? Pour la solidarité, mais contre la chasse aux sorcières ?
L’heure, on dirait, est peu propice aux nuances. Après la dénonciation de Safia Nolin à l’égard de Mariepier Morin sur Instagram, suivie de la chute en ligne de têtes d’affiche de la scène musicale, voici « la liste », le nom de plus de 800 hommes accusés, à petite ou à grande échelle, d’agression sexuelle, et publiés, sans autres explications, sur Facebook.
Vu la rapidité avec laquelle les chanteurs écorchés se sont confessés, allant jusqu’à féliciter (!) leurs accusatrices — « je salue le courage des victimes qui dénoncent ; je mesure aujourd’hui l’ampleur du mal dont je suis responsable », écrit le rappeur Maybe Watson — on voit bien que la première vague de dénonciation du mouvement MeToo, celle qui a vu Harvey Weinstein, Gilbert Rozon et Éric Salvail tous inculpés, ont pétri les consciences. Tout le monde comprend parfaitement ce dont il s’agit aujourd’hui et beaucoup, visiblement, tremblent dans leurs culottes.
À voir autant d’hommes soudainement contrits, on conclut que le phénomène méritait un second coup de balai. On comprend aussi que des femmes aient voulu ratisser cette fois plus large. Cette nouvelle vague de dénonciation ne vise pas uniquement l’agression sexuelle proprement dite, celle qui est punissable par la loi. La fameuse liste publiée sur FB va plus loin en faisant l’inventaire de tous les gestes qui sous-tendent l’objectification sexuelle des femmes, ce qu’on appelle aujourd’hui, de façon un peu plus alarmiste, la « culture du viol ». Il peut s’agir d’un simple sifflement, un compliment un peu trop grivois, une main pesamment posée sur un genou, et jusqu’au viol comme tel.
Il s’agit là des marqueurs de la condition féminine d’aujourd’hui, ce qui reste (de plus choquant) de l’inégalité entre les hommes et les femmes après des décennies de combat. Il y a toujours eu un prix à payer du fait d’être femme, mais le prix est quand même nettement moins élevé maintenant. Les femmes ont une liberté de parole et de mouvement, une reconnaissance de leur compétence, une capacité de gagner leur vie qui n’existaient tout simplement pas auparavant. C’est au niveau sexuel que ça se gâte ; c’est ici que les femmes redeviennent soudainement des mineures et de simples objets. C’est la découverte de ce pot aux roses par les générations plus jeunes, des femmes élevées dans la parfaite égalité, s’attendant à « tout avoir » et découvrant, à l’âge adulte, qu’on ne leur avait pas tout dit, qu’il restait encore des zones d’ombre, qui explique, à mon avis, les remous qu’on constate actuellement.
Le nouveau radicalisme féministe est la conséquence de cette conjoncture astrologique, si on peut dire, une génération de femmes beaucoup plus exigeantes, aux attentes très élevées et à la mèche courte, juxtaposée au dernier bastion de mononc’— fussent-ils rappeur aujourd’hui. Comme au moment de la première incarnation du mouvement MeToo, ces protestations sont d’une importance capitale, voire révolutionnaire, vu le pouvoir inouï qu’il accorde aux femmes pour la première fois. Alors que les femmes ont encore des difficultés à accéder à des postes de pouvoir, voici qu’elles ont soudainement suffisamment d’influence pour démettre quelqu’un de ses fonctions. C’est du jamais vu.
Mais de là à vouloir s’instituer en tribunal révolutionnaire, à décider arbitrairement qui mérite d’être cru (toutes les femmes) et qui mérite d’être condamné sur la place publique (tous les hommes pointés du doigt), sans tenir compte des faits, sans tenir compte d’une certaine justice élémentaire, il y a une ligne (de grâce) à ne pas franchir. « Nous [n’expliquerons] pas de quoi sont accusées les personnes de la liste, car la simple mention de ceux-ci pourrait mettre en danger des personnes ayant dénoncé et mettre en jeu leur sécurité. C’est à vous de voir si vous voulez garder ces gens dans vos amis sachant qu’ils ont au moins harcelé ou agressé sexuellement, ou pire », déclame ex cathedra la meneuse de claque sur sa page FB.
Cette tendance à vouloir excommunier les « brebis galeuses », un vieux piège pour tous les mouvements de libération, se voit renforcée aujourd’hui par l’existence des réseaux sociaux. Elle rejoint une autre tendance malheureuse, celle de vouloir « canceller » les idées et les personnes qui nous déplaisent, phénomène qui hante certaines factions de gauche aujourd’hui. « De plus en plus, on cherche à punir ce qui est perçu comme une transgression de la parole ou de la pensée », rappelaient 150 intellectuels dans une lettre ouverte voulant favoriser la dissension et le débat. 
Même avec les meilleures intentions du monde, il est toujours dangereux de vouloir jouer au bon Dieu.

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