mercredi 15 avril 2020

L'angle mort

Les visages s’allongent de jour en jour lors des points de presse du premier ministre et de ses fidèles seconds. On semble s’éloigner tout à coup du « on est en contrôle » et de « les beaux jours s’en viennent ». Le nombre de décès, d’abord, est de plus en plus inquiétant. Et qui dit décès dit CHSLD. La moitié des décès causés par le coronavirus sont survenus dans des résidences pour personnes âgées.
Personne n’est évidemment surpris que les CHSLD se soient révélés le « maillon faible » de cette crise. Quiconque a déjà mis les pieds dans un centre hospitalier de soins de longue durée sait à quel point ces endroits peuvent faire pitié. La couleur des murs, d’abord, pour ne rien dire de la couleur des « bénéficiaires » (qui a eu l’idée d’une telle formule ?), indique d’emblée qu’il ne s’agit pas de lieux propices pour bénéficier de grand-chose. Il s’agit trop souvent de mouroirs, disons-le, plutôt que de véritables milieux de vie. Ce n’est pas par hasard si, depuis 60 ans, les CHSLD sont demeurés « l’angle mort » des politiques gouvernementales. Outre Marguerite Blais et Réjean Hébert, qui s’est montré véritablement intéressé à débattre de la question ? Les deux, d’ailleurs, préconisent un tout autre modèle que ces hospices souvent délabrés et presque toujours déprimants : davantage de soins à domicile, pour ce qui est du Dr Hébert, et des « Maisons pour aînés » du côté de la ministre Blais.
Mais revenons au « film d’horreur » constaté dans certains CHLSD. Ce qui est difficile à comprendre, ce sont les deux poids deux mesures : combien on a su armer le système hospitalier face à la pandémie, tout en exposant les CHSLD à de graves dangers. En décrétant des mesures de confinement et d’hygiène pour l’ensemble de la population, en testant les personnes les plus exposées et en s’assurant de libérer des lits et du personnel, on a tout fait pour protéger le milieu hospitalier. Il fallait l’empêcher de se trouver soudainement débordé et incapable de fonctionner correctement. Mission brillamment accomplie. Il n’y a pas l’ombre d’un débordement prévu en milieu hospitalier actuellement.
Mais alors, pourquoi n’a-t-on pas eu la même prévoyance pour ce qui est des résidences pour aînés, un milieu qu’on savait plus vulnérable encore ? C’est seulement à coups de questions de journalistes, qui, jour après jour, rapportaient des exemples d’infection, de manque de protocole, de pénurie de personnel et d’équipement, jurant souvent avec l’optimisme à toute épreuve du triumvirat Legault-Arruda-McCann, qu’on a fini par comprendre le manque de préparation dans les CHSLD. Comment expliquer un tel aveuglement ?
« On a mis l’argent là où ça saigne. » Selon le président de la FTQ, Daniel Boyer, le problème des CHSLD est lié au surinvestissement dans le milieu hospitalier au détriment des parents pauvres du système. Le chef syndical pointait ici les réformes libérales, mais on peut penser que le parti pris en faveur des hôpitaux précède les changements opérés en santé depuis 2003. Les monuments à la médecine de première ligne que sont les mégahôpitaux du CHUM et du CUSM, ces projets pharaoniques imaginés sous Lucien Bouchard au coût de plus de 3 milliards et demi de dollars, sont certainement des exemples éloquents de ce favoritisme. L’argent alloué aux résidences pour aînés est famélique en comparaison, même pour un gouvernement qui dit en faire une priorité. Le dernier budget caquiste alloue seulement 90 millions par an aux résidences pour personnes âgées. Le projet tant vanté de Mme Blais, les Maisons des aînés, ne reçoit, lui, que 74 millions et n’est pas prévu, de toute façon, avant 2021-2022.
Visiblement, ni cet argent ni la bonification salariale pour les préposés aux bénéficiaires, proposée en catastrophe par le premier ministre, n’ont eu beaucoup d’effets sur la crise. Il va falloir offrir beaucoup mieux que 4 $ de plus l’heure si l’on veut venir à bout des problèmes des CHSLD. Oui, la pénurie de personnel y est pour beaucoup, mais quelques dollars de plus ne suffiront pas à rendre ce milieu « plus attrayant ». Il faut repenser la façon dont on s’occupe des personnes âgées de façon globale, en commençant par le type d’établissement qui peut le mieux leur offrir une véritable qualité de vie.
Parmi les questions urgentes posées par la débâcle actuelle : l’entrepreneuriat a-t-il vraiment sa place ici ? Peut-on concilier l’idée de faire un profit avec l’hébergement de personnes âgées ? Peut-on tolérer que certaines résidences privées — les « non conventionnées » — n’aient pas les mêmes comptes à rendre que les autres ? Et y aurait-il même eu des résidences privées sans l’appauvrissement constant du réseau public ?
La ministre de la Santé, Danielle McCann, affirmait récemment que la crise sanitaire est en train « de transformer le système de santé ». Elle ne pensait pas si bien dire. Pour les CHSLD, notamment, l’heure n’est plus au « renippage », mais aux profondes remises en question.

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