mercredi 21 mars 2018

La démocratie qu'ossa donne?

Qui de Vladimir Poutine ou de Mark Zuckerberg craignez-vous le plus ? La question peut paraître bizarre. Zuckerberg est après tout ce sympathique rouquin, ancien étudiant à Harvard et nerd à temps plein qui, en 2004, a eu la bonne idée, avec trois de ses copains, de créer Facebook, l’application de réseautage aujourd’hui universellement connue. Alors que Poutine est cet ex-agent du KGB qui assassine ses ennemis, censure les médias, envahit l’Ukraine, annexe la Crimée et prête main-forte au « boucher de Damas », Bachar al-Assad. L’homme aux pectoraux bien en vue vient tout juste d’être plébiscité pour un quatrième mandat en Russie.
Seulement, et c’est le sens de ma question, le choix n’est plus tout à fait aussi clair. Les révélations concernant la « psychographie » de centaines de milliers d’utilisateurs de Facebook dans le but d’influencer l’élection américaine donnent froid dans le dos. De la même façon que lorsqu’on apprend qu’un ex-espion et sa fille ont été récemment empoisonnés à Londres à cause, on le soupçonne, de l’homme fort de la Russie. La frontière jusqu’ici étanche entre les bons démocrates que nous sommes, avec ce que cela comporte de sentiment de sécurité personnelle, de confiance en les institutions et de supériorité morale, et les méchants autocrates aux sombres complots se brouille chaque jour un peu plus.
Si Mark Zuckerberg n’est pas l’esprit retors derrière la collecte de milliers de « profils » susceptibles de voter Donald Trump, l’objectif ici poursuivi, il est l’inventeur de l’application qui compte aujourd’hui deux milliards d’utilisateurs, un quart de la population mondiale (!), et qui a permis à Cambridge Analytica, une compagnie informatique créée en 2013 dans le but de promouvoir des idées conservatrices, de procéder par subterfuge à la collecte de données. Comment ? En proposant à 270 000 utilisateurs un « test de personnalité » qui non seulement recueillait des données de base (nom, sexe, domicile…), mais relevait également les opinions politiques, les intérêts intellectuels, le degré d’ouverture et jusqu’à « l’extraversion », « l’amabilité » et le « névrosisme » des individus sondés. Ceux qui répondaient favorablement au profil recherché étaient ensuite criblés d’annonces pro-Trump.
Les Russes peuvent aller se rhabiller. Il n’y a pas de différences notoires, d’ailleurs, entre cette « guerre psychologique » commanditée par le milliardaire républicain Robert Mercer, et supervisée par le diable en personne, Steve Bannon, le maître à penser de l’alt-right et, pendant un certain temps, de Trump lui-même, et ce qu’on soupçonne les trolls à la solde de Vladimir Poutine d’avoir orchestré pendant l’élection américaine. Dans les deux cas, il s’agit d’intrusion illégale dans le but d’influencer une élection. Il s’agit de tentatives de fraude et de trafic d’influence, mais de manière si insidieuse, si « Internet » si on peut dire (pensez à toutes ces annonces de maillot de bain qui vous importunent parce que vous avez eu le malheur de vous y intéresser une fois !), que personne n’y prêtait attention.
C’est ici que le besoin de se faire « liker » — tout ce qu’il y a de plus adolescent, disons-le —, de se faire constamment approuver par un réseau exponentiel d’amis, de s’ériger en petit potentat de son propre univers, si on peut dire, ouvre la porte à une perte de repères démocratiques. Non seulement la vigilance innée de tout citoyen face aux autorités (gouvernementales, policières ou autres) ne s’exerce pas sur Internet — dont l’idée même est celle d’un flot continu d’informations sans frontières —, mais on finit par voir dans ces formidables bulles informatiques une façon supérieure de concevoir le monde.
Cette sanctification des géants informatiques qui se traduit par de constants passe-droits (allô, Mélanie Joly) est au moins en partie responsable de la « crise de légitimité démocratique » recelée notamment chez les 18-34 ans. Une étude publiée en 2016 démontre que moins de 30 % des millénariaux croient qu’il est important de vivre en démocratie. Surtout aux États-Unis, mais aussi en Europe et au Canada, les jeunes voient de moins en moins d’intérêt à des « élections libres », et de moins en moins de problèmes avec les « coups d’État ».
Facebook n’est évidemment pas le seul responsable de cet amollissement des consciences. Mais son insouciance bon enfant, son manque de responsabilité vis-à-vis de sa clientèle et sa propension à se croire au-dessus des exigences normales ne font qu’accélérer cette perte désolante de sens politique.

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