mercredi 24 janvier 2018

La question maudite

S’il fallait encore démontrer combien la question identitaire nous tient tous en otages, marque les partis politiques au fer rouge, fait des ravages dans les cercles d’amis comme aux beaux jours de l’indépendance et creuse, en plus, une tranchée entre Montréal et les régions, alors le manifeste de Roméo Bouchard et Louis Favreau, Penser la gauche autrement, publié en fin de semaine, serait la lecture tout indiquée.

Prenant la « gauche multiculturelle » à partie, MM Bouchard et Favreau reprochent aux « inclusifs » de favoriser les minorités au détriment de la majorité. Voulant démontrer que la véritable solidarité est davantage du côté de la gauche dite nationaliste, les deux auteurs malheureusement ne réussissent qu’à prouver une chose : la question identitaire n’a guère progressé depuis que Jacques Parizeau nous accrocha cet albatros autour du cou, un certain soir d’octobre 1995.

Sans le vouloir, évidemment. Ouvert à la différence, M. Parizeau a été parmi les premiers à critiquer la « dérive » du PQ concernant la charte des valeurs. N’empêche que son célèbre impair (« C’est vrai qu’on a été battus, au fond, par quoi ? Par l’argent, puis des votes ethniques, essentiellement. ») indique le moment à partir duquel il n’y a plus de revenez-y. À partir de là, le Québec se divise en deux : d’un côté, ceux qui s’inquiètent du sort qu’on réserve aux immigrants, de l’autre, ceux qui s’inquiètent du sort qu’on réserve à la majorité.

Avec le débat sur les accommodements raisonnables (« Le Québec doit mettre ses culottes ! » clame en 2007 le chef de l’ADQ, Mario Dumont), c’est un véritable fossé qui se creuse entre parties adverses. Hérouxville, la commission Bouchard-Taylor, la charte des valeurs québécoises, la loi 62 sur le port des signes religieux et le détournement de ce qui devait être une commission sur le racisme systémique en un peu n’importe quoi ne feront que creuser la tranchée davantage.

Dès 1995, on le constate avec le recul, la question de l’indépendance est plombée par l’apparition d’une question bien plus compliquée encore. Après tout, « Voulez-vous un pays ? » est une interrogation relativement simple, banale même, en comparaison avec : « Voulez-vous vivre dans une société qui n’est pas celle qui a su assurer votre survie jusqu’ici ? ». Bref, qui n’est pas tricotée serrée. La diversité, on le sait, est une question particulièrement chargée au Québec. Ici, le « vivre-ensemble » recèle, tel un renardeau sous la mante d’un jeune Spartiate, le fameux « disparaître ». C’est à cette crainte viscérale de se voir ronger le foie que portent flanc le cofondateur de l’Union paysanne, Roméo Bouchard, et le sociologue Louis Favreau.

La souveraineté a beau refaire surface aujourd’hui — que ce soit dans les rangs de Québec solidaire, le discours de Jean-François Lisée ou le récent pamphlet de Jean-Martin Aussant (La fin des exils) —, la question n’a ni la charge émotive ni même la pertinence de cette bombe qu’est l’identité. C’est vrai également de toutes les autres questions dont on discute déjà en prévision des prochaines élections : rien n’est aussi urgent que de trouver une solution à cette impasse qui risque de faire bien plus mal que le coup de la Brink’s, ou autres acrimonies survenues lors du débat indépendantiste.

Cette impasse est d’ailleurs manifeste dans le texte de MM. Bouchard et Favreau. Bien que les auteurs déplorent la caricature faite du nationalisme par les plus jeunes et les plus urbains parmi nous, ils tombent eux aussi dans le panneau. Ils dépeignent la gauche « multiculturelle » en une seule dimension, uniquement obsédée par « des particularismes religieux et culturels ». Curieusement, pour des hommes de gauche, à plus forte raison à quelques jours de l’anniversaire de l’attentat de la mosquée de Québec, on ne fait aucun cas des crimes haineux qui pourtant augmentent au Québec, comme ailleurs. Aucune sympathie ici pour ceux qui sympathisent avec ceux ou celles qui se font taper dessus. En vue de bâtir la société de demain, il y a un « bon camp », les amoureux du Québec profond, et un « mauvais camp », les maniaques des « identités particulières ».

Quand en aura-t-on fini avec ces oppositions artificielles et néfastes ? N’y a-t-il donc pas moyen d’aimer le vieux croûton francophone et la nouvelle pâte immigrante en même temps ? C’est certainement le défi qui attend nos politiciens aujourd’hui. L’avenir appartiendra au parti qui saura démontrer que les vieilles branches et les nouvelles greffes peuvent, en fait, faire bon ménage. Il suffit d’ailleurs de vivre à Montréal pour le constater.

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