mercredi 1 juin 2016

Ce qu'il reste de nous

C’est parti pour un nouveau round de « qui sommes-nous », « que voulons-nous » et « où allons-nous » grâce à la course à la chefferie du Parti québécois. Exercice qui fait toujours un peu peur mais qui n’est certainement pas superflu, notamment après l’exercice bâclé de la dernière fois, pour ne pas dire du dernier référendum.
 
Premier constat : celui qui a le plus à dire sur ces questions demeure toujours très impopulaire. Jean-François Lisée continue d’indisposer comme pas un. Toujours étonnant de constater combien quelqu’un qui a le mérite de voir clair — personne, c’est vrai, ne veut un référendum bientôt — se fait rabrouer. Ce n’est pas seulement une question de ton ou de nez en l’air. Au sein du PQ, il faut aussi qu’il y ait une peur de dire les choses comme elles sont, une impossibilité de voir la réalité en face, sans mentionner une capacité infinie d’interpréter les sondages à sa guise.
 
Deuxième constat : la social-démocratie est de nouveau à l’honneur au PQ. Tout le monde a le « bon gouvernement » quand ce n’est pas le « projet de pays » a la bouche. Seulement, on reste dans l’approximation. « Pour ce qui est de la social-démocratie, on est tous les quatre pas mal au même diapason », disait Martine Ouellet. Sans plus. Comme si tout ça allait de soi, comme si le PQ n’avait pas fait des beaux yeux au pétrole lors du dernier mandat, sans parler d’épouser le nationalisme identitaire de son ancien adversaire l’ADQ. (Et comme si le projet de constituante n’était pas une idée piquée à Québec solidaire.) L’ambiguïté, en d’autres mots, n’est pas seulement le problème de ceux toujours prêts à remettre le référendum à plus tard, il est le problème d’à peu près tous les candidats à l’heure actuelle.
 
Troisième constat : le problème de fond du PQ, celui qui, depuis 1980, le hante, le divise et le rend parfois un peu ridicule, ne pas savoir à quel « axe » se vouer, n’est plus la seule grande difficulté. Il y a une nouvelle embûche, d’ailleurs partagée avec l’ensemble du mouvement souverainiste aujourd’hui. La suivante : personne ne semble reconnaître que la raison profonde de l’indépendance a changé.
 
Quand les bombes se sont mises à exploser à Montréal à la fin des années 60, nous étions des Nègres blancs d’Amérique, des porteurs d’eau, nés pour un petit pain. Il fallait idéalement avoir un nom anglais pour réussir en affaires et des curés se mêlaient de la procréation des femmes. René Lévesque tenait tête aux Rhodésiens de Westmount et aux compagnies minières et forestières qui saccageaient l’Abitibi, promettant de « les civiliser ». Bref, la raison de faire l’indépendance était enracinée dans un siècle d’assujettissement et de désarroi. Ça coulait de source de la même façon que briser ses chaînes, pour n’importe quel animal normalement constitué, est un réflexe sain et nécessaire.
 
Mais cette mythologie, ce combat épique, n’a plus cours. Au pays de Maria Chapdelaine, à peu près tout a changé depuis 30 ans (à l’exception peut-être des compagnies de ressources naturelles qui font toujours à leur tête). René Lévesque et ses successeurs nous auront donné l’indépendance de corps et d’esprit, mais sans nous donner « le flag sur le hood ». N’ayant plus de dragon crachant du feu à abattre, on a droit régulièrement à des tactiques de diabolisation de Pierre Elliott Trudeau, du fédéral ou encore de la « pétrocratie canadienne ». La proposition cette semaine de tenir un référendum à double volet — indépendance ou « Canada renouvelé », faites vos choix — n’est autre chose que ce désir manichéen d’insuffler une nouvelle vie à l’ennemi de toujours, la méchante Ottawa, en l’obligeant à bouder une démarche qu’il récuse (le renouvellement constitutionnel) et donc, à cracher sur le drapeau québécois, forçant ainsi l’animal normalement constitué en nous à enfin voter « oui » !
 
Ça s’appelle se tortiller le derrière pour marcher droit. Il faut de toute urgence trouver mieux, la désaffection des jeunes au projet indépendantiste est là pour nous le rappeler.
Il faut redonner des proportions héroïques au combat en incluant évidemment tout le monde, pas seulement les tricotés serrés, mais aussi en en faisant un projet d’envergure internationale. De la même façon « qu’on ne peut pas faire la France dans un seul pays », comme dit le politicien français Jean-Luc Mélenchon, on ne peut pas faire l’indépendance à l’intérieur d’une seule province. Il faut inscrire la démarche à l’enseigne des grands enjeux planétaires. Autant le mouvement à ses origines était lové sur lui-même, circonscrit à une époque, à un endroit, à une population, autant il faut le faire éclater aujourd’hui et voir bien plus grand que soi.

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