mercredi 2 décembre 2015

L'Âge des humains

 
Les changements sont à ce point profonds que des scientifiques ont baptisé l’ère géologique actuelle « anthropocène », ce qui signifie âge des humains. Le terme souligne « la perturbation que les humains causent dans ce système dynamique complètement intégré » qu’est la Terre. Ce chambardement total, inusité, débute avec la révolution industrielle, se déploie dans les années 70 et devient carrément déchaîné au début des années 2000. Tous les graphiques sur le CO2, les niveaux de la mer, la température ambiante et les désastres naturels le montrent : il y a une montée vertigineuse de chacun de ces fléaux depuis 10-15 ans.

Quoi qu’on fasse, incluant ne pas dépasser une augmentation de 2 degrés Celsius comme le veut la conférence de Paris, il est impossible de défaire l’empreinte carbonique qui se retrouve aujourd’hui dans la chaîne alimentaire, dans nos corps (12 % du carbone qu’on retrouve dans le corps humain est en fait de la pollution) et jusqu’aux tréfonds de la Terre. Due à l’utilisation d’énergies fossiles, la carbonisation de la planète est telle, dit le professeur américain de sciences naturelles Curt Stager, que la prochaine ère de glace est tout compte fait annulée. L’alternance de périodes chaudes et froides qui se produit naturellement sur la Terre, en d’autres mots, ne se produira pas comme prévu. Le chambardement est déjà inscrit dans la croûte terrestre, est déjà trop profond.

Ça donne une petite idée de la tâche qui nous attend. Alors quoi espérer de la COP21 ? Malgré les beaux discours, ni les dirigeants politiques ni les habitants de cette planète ne sont prêts à voir l’environnement non seulement comme une question de vie et de mort, mais comme la préoccupation morale de l’heure. Après tout, on s’en est tenu à du bricolage jusqu’à maintenant pour ce qui est de l’adoption de mesures écologiques.

Malgré des statistiques et des informations à faire pleurer, les gens mènent leur vie sensiblement de la même façon aujourd’hui qu’il y a 30-40 ans, alors que les problèmes demeuraient largement inconnus. On recycle toujours bien un peu, mais sans même savoir si ça se rend à bon port. On parle d’électrification des transports plus qu’on n’en voit. On continue à faire tourner nos moteurs même immobilisés, à laver nos trottoirs à grande eau, à jeter des tonnes de nourriture comestible. La nature a pris un coup dans la gueule inimaginable depuis 150 ans, la planète a tourné un coin, mais à ce jour, nous, humains, n’avons pas fait un virage équivalent.

Ce n’est pas seulement que nous sommes attachés au confort de la vie moderne, comme l’indiquent les derniers sondages. C’est aussi que rien ne nous prépare à mener nos vies en pensant des centaines, voire des milliers d’années devant. Ça aussi, c’est du jamais vu dans l’histoire humaine. L’évolution de l’humanité s’est faite en mettant un pied devant l’autre, en se félicitant à chaque fois du progrès accompli. Rien ne nous prépare à vouloir corriger notre comportement. À cette difficulté s’ajoute celle de devoir agir globalement. Mais rien ne nous prépare, là non plus, à vouloir céder les intérêts nationaux à un Parlement unique, celui de l’humanité.

L’écologiste David Suzuki comparait récemment les défenseurs des sables bitumineux aux esclavagistes du XIXe siècle. Si la référence a choqué, elle indique bien le virage politique, économique et moral qui nous pend au bout du nez. Du XVe au XIXe siècle, une bonne partie de l’économie mondiale reposait sur la traite des Noirs, de la même façon qu’une bonne partie de l’économie repose aujourd’hui sur l’exploitation des énergies fossiles. Si l’esclavage a finalement été aboli, ce n’est pas parce que la pratique ne rapportait plus, mais bien parce que l’opprobre rattaché à la vente d’êtres humains était trop fort. La question morale, dit Suzuki, l’a emporté sur la question économique.

Si « sauver la planète » est pour finalement vouloir dire quelque chose, c’est ce qui doit se passer aujourd’hui face à l’environnement.

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