mercredi 23 septembre 2015

La moitié du ciel

Les femmes constituent 54 % de la population et 47 % de la force du travail. Elles sont non seulement majoritaires sur les bancs d’école, elles sont également premières de classe. Elles sont en train de transformer certaines professions, comme la médecine, à leur image. Elles sont de grandes consommatrices de culture et votent également davantage que les hommes : un demi-million de votes excédentaires féminins en 2011. Elles sont visibles et engagées. Personne aujourd’hui n’oserait dire (à l’exception peut-être de Donald Trump) que les femmes ne sont pas bienvenues dans toutes les sphères de la société.

Alors pourquoi sommes-nous toujours à quémander notre espace sur la place publique ? Pourquoi, malgré des progrès incontestables, sommes-nous toujours invisibles ?

La foire d’empoigne entre les trois principaux leaders masculins, lors du dernier débat des chefs sur l’économie, en disait long à cet égard. Alors que les hommes se colletaillaient à qui mieux mieux, la seule femme chef, bien meilleure débatteuse en passant que certains de ses vis-à-vis masculins, était réduite à égrener son chapelet de twitts pour rappeler qu’elle existe « elle aussi ». Les femmes, c’est un peu comme le bilinguisme au Canada : tout le monde est d’accord, mais de là à le mettre en pratique… Faudra repasser.

L’idée de tenir un débat des femmes, pour la deuxième fois en plus de 30 ans, est née de l’indignation de groupes de femmes de ne pas voir leurs préoccupations reflétées dans le discours politique. Bien entendu, la question des femmes n’est pas seule à avoir été occultée lors de ce marathon électoral. L’environnement, les autochtones, le développement durable, l’international n’ont pas trouvé preneur non plus, mis à part les boniments d’usage. Mais aucune de ces questions n’a tout à fait le poids de celle des femmes, si ce n’est que les enjeux du moment — l’économie, la classe moyenne, les familles, les garderies, la crise des réfugiés — sont tous des sujets qui touchent éminemment les femmes. Seulement, sans que ce soit dit nommément, ce qui contribue à gommer les problèmes que les femmes vivent. L’idée de tenir un débat — qui s’est mutée en série d’entrevues, faute de volontaires — voulait remédier à cette lacune. Le classique « tu sais bien que je t’aime », en d’autres mots, ne suffit plus. Les femmes veulent des déclarations plus pointues et mieux senties.

On en a eu. Comme le rapportait Le Devoir, les deux leaders en tête de peloton, Thomas Mulcair et Justin Trudeau — Stephen Harper, lui, n’a même pas daigné répondre à l’invitation — ont promis, la main sur le coeur, de mettre en place des garderies, d’exiger 50 % de femmes dans leur cabinet et ailleurs, d’adopter un plan national de lutte contre la violence faite aux femmes, aussi de mener une enquête sur la disparition de femmes autochtones. À noter que Brian Mulroney, John Turner et Ed Broadbent, questionnés sur beaucoup des mêmes questions en 1984, ont aussi juré de rectifier le tir, notamment sur la question de l’écart salarial, la représentativité des femmes et les garderies. Trente ans plus tard, les femmes gagnent toujours 20 % de moins que les hommes, elles représentent seulement 25 % des élus et, malgré des tonnes d’études et de promesses, il n’y a toujours pas de plan national de garderies.

Mais le plus significatif, en 2015, c’est la question de la violence, beaucoup plus pressante aujourd’hui qu’elle l’était en 1984. C’est la question qui tue, dans tous les sens du terme. Car si les progrès sont parfois lents en ce qui concerne l’égalité des sexes, il n’y a aucun progrès en ce qui concerne la sécurité des femmes. Ce qui coûte plus de 12 milliards par an, soit dit en passant. Pourquoi les revendications féministes ont-elles réussi des pas de géants dans certains domaines et ne font strictement rien pour ce qui est de la violence ? Parce que la violence est en réaction précisément à ces mêmes revendications, à l’émancipation des femmes elles-mêmes. C’est la seule explication logique, une qui n’est pas bien comprise par la société en général et les politiciens en particulier.

Depuis 30 ans, nous fonctionnons sur l’hypothèse que nous avons cassé le cou du sexisme grâce à nos lois, notre vigilance et notre bonne volonté. Il ne resterait que les vestiges qui prennent toujours un peu plus de temps. C’était sans tenir compte de ce sexisme nouveau, né en réaction au féminisme. Il faut de toute urgence le prendre beaucoup plus au sérieux, sans quoi les femmes seront condamnées à faire du surplace pour plus longtemps encore.

Les entrevues avec les quatre chefs, May, Mulcair, Trudeau et Duceppe, seront disponibles cette semaine sur le site du «Devoir».

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