mercredi 7 janvier 2015

Le mal aimé

La vie est injuste. Pour les enfants surdoués qui, faute de moyens, ne deviendront jamais médecin, juge, astronaute ou danseur de ballet. Pour Thomas Mulcair également, grand parlementaire devant l’éternel, de loin le politicien fédéral avec le plus de mordant, de répartie et de contenu et, pourtant, le seul des trois leaders fédéraux qui risque de perdre sa place cette année. Pour Jean-François Lisée qui vient, par la peau des fesses, d’obtenir les 2000 signatures nécessaires à sa candidature à la chefferie du Parti québécois. Les mauvaises langues chuchotaient depuis des semaines qu’il se casserait la gueule. Les Allemands ont un mot pour décrire ce genre d’atmosphère : schadenfraude. La « joie provoquée par le malheur d’autrui » est décuplée, faut croire, quand il s’agit d’une grosse tête. Un homme d’une redoutable intelligence, davantage aguerri que ses rivaux, pourrait-on dire, et pourtant il part bon dernier dans cette course tant attendue.
  Évidemment, JFL a le nez un petit peu en l’air. Pas tant que les caricaturistes se plaisent à le dépeindre, mais un tantinet suffisant quand même. En tant qu’éminence grise du parti, ça passait sans problème ; en tant qu’aspirant-chef, ça ne passe pas du tout. Rien ne dit que l’ego PKP, ou encore Drainville, n’est pas tout aussi formidable, mais comme il n’existe pas encore d’instrument pour mesurer ce genre d’apanage, et que l’un bafouille et que l’autre est pétri de fausse modestie, c’est Lisée qui paraît fat, arrogant, prétentieux. C’est dommage pour lui, mais aussi pour nous. À tant voir ses défauts, on se prive de ses qualités.
  Je ne suis pas ici pour défendre l’indéfendable. En plus d’un brin d’arrogance, Lisée est aussi coupable de quelques erreurs de parcours. La pire : se distancier de la controversée charte, sous le nouveau gouvernement, alors qu’il a fait la carpe sous Pauline. JFL n’avait surtout pas besoin d’ajouter l’opportunisme à sa feuille de route. Mais encore une fois, des trois ténors, Lisée, Drainville, Péladeau — on se souvient encore de leur prestation le soir du 7 avril —, l’opportunisme n’est certainement pas détenu en exclusivité par le député de Rosemont. Alors, pourquoi le sort s’acharne-t-il sur celui qui sait le mieux chanter ?
  Il y a certainement quelque chose qui cloche entre l’illustre parcours de Jean-François Lisée par le passé et son chemin d’embûches depuis son arrivée en politique active. Outre le fait, bien entendu, que la vie peut être terriblement cruelle par moments. Il se peut que JFL n’ait tout simplement pas ce qu’il faut pour jouer dans l’arène politique, ni l’apparence d’humilité (toujours très appréciée, particulièrement au Québec), ni cette capacité mystérieuse de « connexion » avec le public, ou encore, de savoir quand il faut parler et quand il faut se taire. Cela dit, il faut admettre que Lisée paie beaucoup trop cher — en interne, du moins — sa critique du conflit d’intérêts de Pierre Karl Péladeau.
  Tout se passe comme si, des deux aspects en jeu ici, la question de fond concernant l’acceptabilité d’un magnat de presse en politique et la fameuse solidarité de parti, seule la deuxième comptait aux yeux des membres. Bien que la sortie de Lisée ait pu avoir l’air encore une fois opportuniste, la course à la chefferie étant bel et bien entamée, il a eu parfaitement raison de souligner que, même en plaçant ses actions dans une fiducie sans droit de regard, PKP, s’il est élu à la barre, demeurera « en apparence de conflit d’intérêts », et donc une « bombe à retardement ». Étant donné qu’il y a quasi consensus à l’extérieur du PQ sur cette question — en commençant par tous les autres partis, la Fédération professionnelle des journalistes et de nombreux commentateurs —, il était urgent que quelqu’un à l’intérieur du parti émette des réserves. Depuis, M. Péladeau s’est placé à deux reprises en conflit d’intérêts, mais le silence à l’intérieur du parti ne fait que s’appesantir à cet égard.
  L’empressement avec lequel on a coiffé JFL du bonnet d’âne pour son « manque de solidarité », mais pas du tout PKP pour son manque à l’éthique, laisse pantois. Il semble pourtant évident laquelle des deux fautes est la plus grave, la plus susceptible de porter ombrage aux instances démocratiques. En plus de payer pour ses propres erreurs, Jean-François Lisée paie pour cette consécration intempestive et irréfléchie d’un homme qui se démarque, pour l’instant, ni par ses idées ni par son charisme, mais par son argent et l’énorme influence qu’il exerce sur le monde des affaires. Influence qui devrait, en théorie, l’exclure de la course à la chefferie. Cherchez l’erreur.

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