mercredi 21 janvier 2015

Le choc des civilisations


Deux semaines après les attentats contre Charlie Hebdo, il est de plus en plus tentant de voir le monde divisé en deux : l’Occident et ses libertés d’un côté, les pays musulmans et ses fatwas de l’autre. Après les manifestations violentes au Niger, ils étaient des centaines de milliers en Tchétchénie à protester contre les caricatures de Mahomet, également au Mali, au Sénégal, en Mauritanie, en Algérie, au Pakistan, à Gaza, en Afghanistan et aux Philippines. Pour ne rien dire des 1000 coups de fouet au blogueur Raif Badawi en Arabie saoudite et des derniers faits d’armes de Boko Haram, dont celui de transformer une fillette de 10 ans en bombe humaine.
  Une importante partie du monde musulman est en crise, c’est le moins qu’on puisse dire. « Tout reste à faire en matière de compatibilisation entre le monde musulman et la modernité », expliquait le philosophe Abdennour Bidar à Anne-Marie Dussault cette semaine. Selon lui, le « choc des civilisations » est moins un antagonisme profond et irréconciliable entre l’Orient et l’Occident, entre les dévots d’Allah et les laïcards, qu’une incapacité, de part et d’autre, « de mettre en commun le meilleur d’eux-mêmes ».
  Ce n’est pas demain la veille. Il existe une culture humaniste au sein du monde musulman, mais qui bâtira les ponts, qui seront les colporteurs de valeurs communes ? Le seul qui se soit essayé, l’islamologue suisse Tariq Ramadan (Les musulmans dans la laïcité), a été rapidement dépeint comme un islamiste radical en Europe, plus particulièrement en France, malgré sa propre définition de « musulman modéré ». Qui dit vrai ? Le débat est trop chargé en ce moment pour le savoir.
  Dans cette lutte sans merci entre « les forces du Bien et du Mal », il n’y a pas que l’obscurantisme islamique qui soit ici en cause. Il y a tout un contexte géopolitique qui explique, non seulement la faillite des pays musulmans, mais aussi la rage qu’ils peuvent ressentir aujourd’hui, à la suite des guerres du Golfe, en Afghanistan, en Irak et à Gaza. « Comment croire que ces milliers de morts […] sur des territoires désormais décimés n’incitent pas à la vengeance, à la violence et au terrorisme ? » écrivait récemment Michel Seymour.
  François Hollande peut bien attribuer le fait qu’on brûle au Niger les églises et le drapeau français à l’incapacité de « ces pays de comprendre la liberté d’expression », il y a bien plus que de l’anti-Charlie à l’oeuvre ici. Il y a aussi un passé colonial qui revient hanter la mère patrie. De plus, il y a quelque chose d’un petit peu malaisé de voir la France se féliciter de ses vertus démocratiques alors qu’elle a fait un gâchis de sa politique d’immigration et d’intégration sur son propre territoire. Il faut lire à ce sujet Stéphane Berthomet dans Le Journal de Montréal expliquer, par A plus B, comment les jeunes musulmans ont été cantonnés dans des banlieues et laissés à eux-mêmes. Plutôt que de se draper dans les fanions de la République, les dirigeants et intellectuels français feraient peut-être mieux de procéder à un examen de conscience.
  Il est d’ailleurs assez ironique de souligner ici l’ignorance des pays musulmans alors que nous sommes nous-mêmes passablement ignorants, non seulement de ce qui passe dans ces pays, mais aussi de ce qui se passe dans cette dernière manche Occident c. Orient, la guerre que nous menons présentement contre le groupe État islamique en Syrie et en Irak. Depuis l’avènement des médias de masse, c’est la première instance notoire où nous ne pouvons pas vérifier ce qui se passe sur le terrain de manière indépendante. On doit se fier uniquement à ce que nous rapportent les militaires. Il y aurait eu jusqu’à maintenant 900 bombardements contre l’EI, mais sans dommages collatéraux, nous assure-t-on. Vraiment ? Peut-on les croire ? On ne voit rien, on ne sait rien et il suffit que les bourreaux en noir menacent de faire rouler de nouvelles têtes pour que nous renouvelions, aveuglément, notre confiance.
  Notre incapacité de juger adéquatement des événements est particulièrement mise à épreuve maintenant qu’arrive ce qui ne devait pas arriver : le combat terrestre. Ah, mais tout va pour le mieux, nous assure-t-on de nouveau. Mais encore. Il ne s’agit pas ici de remettre en question la nécessité de combattre les fous furieux. Seulement, plus nous sommes tenus dans le noir, plus il sera facile de diaboliser — pas seulement les terroristes, mais tout ce qui peut nous paraître contraire à notre manière de vivre —, plus nous serons enclins à voir ce combat comme celui de la raison contre la religion. Alors qu’il s’agit d’un conflit éminemment politique, de part et d’autre, où personne n’a le monopole de la vertu.

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