mercredi 12 novembre 2014

Le point de bascule

Depuis l’affaire Ghomeshi, les témoignages d’agressions sexuelles se ramassent à la pelle, du baiser un peu trop agressif au viol à main armée, tout y passe. Il y a longtemps que nous n’avions pas assisté à un tel déferlement, un tel ras-le-bol. Depuis le temps qu’on croit que tout a été dit sur les questions féministes, c’est quand même intrigant. Pourquoi cette prise de conscience maintenant ?

Je me souviens qu’après la tuerie de Polytechnique, presque 25 ans déjà, des femmes disaient : maintenant, allez-vous nous croire ? Allez-vous comprendre à quel point les femmes sont victimes de violence ? Mais Polytechnique n’a pas contribué à aiguiser les consciences, pour la simple raison qu’il était impossible de tracer une ligne entre ce qui venait de se passer et la violence que des milliers de femmes subissent. Contrairement à Jian Ghomeshi, Marc Lépine n’était pas un personnage public affable et charismatique, et sa façon de s’en prendre aux femmes tenait clairement du délire. Personne ne pouvait s’identifier à lui, encore moins à ce qu’il avait commis, mitraillette à la main, ce soir sombre de décembre. Il a vite été classé comme une simple aberration.

Les agressions subies par une dizaine de femmes aux mains de l’ex-animateur de radio sont une tout autre paire de manches. Se croyant au-dessus de tout soupçon, Ghomeshi a lui-même fourni les preuves de son congédiement à son employeur. Visiblement, il ne voyait rien de grave à tabasser des jeunes femmes au nom d’une vie sexuelle « hors norme », encore moins de photographier la scène. À mon avis, la clé du déferlement actuel tient d’abord à cette soi-disant normalité, à cette banalité du mal, c’est-à-dire à l’espace immensément gris qui sépare le consentement du dénigrement, le plaisir de la peur, l’abandon de l’agression, qui sépare un homme qui se croit parfaitement dans ses droits et des femmes qui n’osent rien dire. Il fallait que des milliers de femmes se reconnaissent dans ce malentendu sexuel, dans ce moment où, mine de rien, tout bascule, pour défoncer la porte du silence.

Le témoignage de la comédienne Lucy de Coutere, la première femme à parler à visage découvert, a été primordial à cet égard. Son récit ne fait pas dresser les cheveux sur la tête, contrairement aux épisodes de viol qui sont sortis depuis, mais c’est grâce à elle si l’histoire devient, à partir de ce moment-là, non plus l’histoire d’un homme qui est allé trop loin, mais celle de nombreuses femmes qui en ont enduré trop longtemps.

Interviewée à la radio de CBC le surlendemain du congédiement, Mme de Coutere explique son silence de cette façon : « Je voulais être cool. Je me demandais : est-ce la manière qu’on a des relations sexuelles maintenant ? Je cherchais à normaliser la situation. » Seulement, tout à coup, ce n’était plus normal. Il suffisait de dire tout haut ce qu’elle avait vécu toute seule pour que l’ignominie de la situation éclate au grand jour. On a découvert le pot aux roses. Ou presque. Je ne crois pas qu’on ait assisté à une telle vague de dénonciation sans le semi-anonymat des réseaux sociaux. C’est l’autre élément clé dans toute cette histoire. Comme si percer le secret d’alcôve nécessitait de passer par la grande alcôve qu’est l’Internet. Dans les deux cas, il s’agit de bulles intimes qui se conjuguent à demi-mot.

Ensuite, phase trois, des femmes connues, habituées des médias traditionnels et plus accoutumées à défoncer des portes, ont emboîté le pas, poussant l’audace d’un cran, avouant dans certains cas des agressions plus terribles encore. Ne plus endurer le silence, ne plus s’en laisser imposer, comme au plus fort des années féministes, il y a 40 ans, était devenu le nouveau mot d’ordre. C’est quand même formidable. Comme le disait Geneviève St-Germain, le phénomène n’est pas sans rappeler le Manifeste des 343 salopes où, dans les années 70, des centaines de Françaises, dont Simone de Beauvoir, ont admis avoir subi clandestinement un avortement. Ces moments de vérité où les voiles du Temple se déchirent, où on fait plus que constater, soudainement, on comprend ce que ça veut dire que de subir des conditions minables à répétition, sont rares dans l’histoire des peuples.

Savourons le moment.

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