mercredi 5 février 2014

Crise d'identité

La crise n’est pas celle qu’on dit. Peu importe ce qu’en diront les représentants du gouvernement Marois à l’approche des prochaines élections, il n’y a pas de véritable crise sur les questions d’accommodements religieux, de laïcité ou d’égalité hommes-femmes. La vraie crise est ailleurs, comme l’a signalé le philosophe Michel Seymour à maintes reprises. Elle concerne le besoin de reconnaissance et d’affirmation chez les francophones. Après des mois de débat, force est de reconnaître que le Québec ressent le besoin, pour reprendre les paroles du politologue Louis Balthazar, « de se dire un grand Oui ».
  Chaque fois qu’on entend dire comment nous avons sorti les curés des écoles et les femmes de leur maison, comment la charte est une nécessaire consécration de ce grand pèlerinage, c’est de valorisation nationale, en fait, qu’il est question. Parallèlement, quand on parle de ne pas « se faire manger la laine sur le dos » ou encore « d’hommes qui prient à quatre pattes », c’est l’aveu de notre propre manque de définition qui est en cause, notre propre fragilité identitaire.
  Quelqu’un aurait dû nous avertir qu’il y aurait des conséquences psychologiques à se taper deux échecs référendaires coup sur coup. Qu’un jour on chercherait notre revanche. Le Québec, qui compte beaucoup de politologues, aurait peut-être davantage besoin de psychiatres pour y voir plus clair. A-t-on d’ailleurs déjà mesuré l’effet de ces grands événements sur l’inconscient collectif ? Lorsque j’ai entrepris un film documentaire sur l’ex-premier ministre Jacques Parizeau, en 2003, j’ai été surprise de constater que personne n’était encore revenu, huit ans plus tard, sur le référendum de 1995. Un peu comme une femme qui aurait été laissée à l’autel, on préférait ne pas trop y penser. Car, au simple échec, il fallait ajouter cette fois une dose d’humiliation. Les propos de M. Parizeau ce soir-là, son départ précipité le lendemain, ont laissé leur lot d’amertume.
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  Or, tout ce qu’on a ravalé depuis 30 ans nous sort aujourd’hui par les pores de la peau. Loin d’être le parachèvement de la Révolution tranquille, la charte des « valeurs » est le prix de consolation des compromis politiques des dernières décennies, l’accommodement raisonnable d’un peuple qui se veut distinct mais pas indépendant, pluraliste mais pas trop, laïque mais profondément attaché à son passé catholique.
  Il s’agit d’un compromis d’abord et avant tout pour le PQ qui, pour les prochaines élections, du moins, tiendra l’affirmation identitaire, et non la souveraineté, comme article un de son programme. Le changement est plus profond qu’il en a l’air. Cette nouvelle orientation repose sur une vision nationaliste plus à droite, plus repliée sur nous-mêmes, que celle qui a longtemps mené les troupes souverainistes. Ce nationalisme s’est développé justement en réaction aux échecs référendaires, et particulièrement au dernier. Voyant que le discours inclusif n’assurait pas le succès, en plus d’incommoder bon nombre d’indépendantistes, on a ressorti de vieilles recettes.
  Le coup a porté, les sondages en témoignent, mais pour combien de temps encore ? Les jeunes, comme le disait Le Devoir le week-end dernier, sont indifférents à la charte. Ils ne se sentent pas menacés par des signes religieux et sont à mille lieues de vouloir imposer un code vestimentaire. Le « tricoté serré » n’est pas leur tasse de thé. Idem pour une autre importante tranche de la population, les anglophones et communautés culturelles, pour ne rien dire de tous ceux qui ne se reconnaissent plus dans le PQ « nouveau ». À tous ces récalcitrants, il faut ajouter les fervents pro-charte qui sont par ailleurs inconfortables avec la perte d’emplois que l’adoption de la charte impliquera. Avec autant d’éléments qui tanguent, quelle houleuse traversée nous prépare-t-on ?
  Certains diront que le PQ a fait preuve de génie à si bien exploiter ce qu’Hubert Aquin appelait « la fatigue culturelle du Canada français », le sentiment d’insécurité qui colle à la peau des Québécois francophones d’un certain âge. C’est cette même frilosité que dénonçait d’ailleurs le chroniqueur Marc Cassivi de La Presse cette semaine, se désolant du caractère « blanc francophone » de la télé québécoise. Le Québec n’est ni moins métissé ni moins accueillant que bien des coins d’Amérique, mais la peur de l’Autre — ou si vous voulez, la peur de disparaître — y est plus manifeste. Le PQ l’a très bien compris. Malheureusement, plutôt que de tenter de nous hisser hors de ce guêpier, il nous y enfonce.

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