mercredi 4 septembre 2013

Se faire du sang de cochon



Y a-t-il un lien entre le débat sur la charte des valeurs québécoises et le geste haineux à la mosquée de Saguenay en fin de semaine? Difficile à dire. Les crimes haineux, notamment en ce qui concerne la religion, sont à la hausse au Québec. Donc, à prévoir.

Curieusement, alors que ce type de crime est à la baisse ailleurs au Canada, il augmente ici. Hausse de 13% en 2012, selon les statistiques du ministère de la Sécurité publique du Québec. Ailleurs au Canada, également, le crime haineux vise majoritairement des gens de race ou d'ethnie différente, alors qu'ici, depuis quelques années, le geste vise davantage la religion, et les musulmans sont de plus en plus touchés. Les anomalies entre le Québec et le reste du Canada ne s'arrêtent pas là. Le crime haineux est surtout un phénomène urbain mais, au Québec, les deux grandes instances d'islamophobie ont eu lieu à Hérouxville et maintenant à Saguenay, à mille lieux des grandes villes.

Y a-t-il alors un lien entre parler d'accommodements, de prières et de symboles religieux et créer des poudrières en région? Impossible de le jurer mais disons que si la tendance se maintient...

Evidemment, du maire Tremblay au ministre Bédard, en passant par les musulmans du Saguenay, on dit exactement le contraire:  "incident isolé", un "fou", un "stupide", rien à voir avec nous. C'est toujours la même rengaine chaque fois que se produit un incident choquant, violent, qui remet en question l'image que nous nous faisons de nous-mêmes. Le problème c'est que même les fous et les stupides prennent leur inspiration de quelque part.

S'il y a toujours eu raison de questionner la décision du gouvernement Marois de baptiser la laïcité de "valeur québécoise", il y a, depuis ce déplorable incident à Saguenay, un besoin criant de recentrer le débat. Plus on gomme la laïcité d'un vernis identitaire, plus on ouvre la porte aux dérapages de type "nous et eux". Plus on invite les gens en région, qui ont moins d'accointances avec la diversité culturelle, de partir en peur. Rappelons qu'en février dernier, la Fédération des Québécois de souche de Chicoutimi (sic) ont distribué un tract dénonçant l'immigration. De la petite bière comparé à la dégradation d'une mosquée mais on note le penchant. De plus, la mosquée de Saguenay, qui a été éclaboussée de sang de porc et sommée de "s'intégrer", ou plier bagages, parait assez modérée.

"La mosquée a été créée afin d'éviter la création de salles de prières dans les lieux d'enseignement", dit son dirigeant Mustapha Élayoubi. Elle cherche à éviter les situations d'accommodement raisonnable, en d'autres mots. Ce n'est donc pas les exigences religieuses qui ont mis ici le feu aux poudres, mais le simple fait de la différence. À la place de Pauline Marois, ou le maire Tremblay, je serais un peu inquiète.

Comparez cette petite mosquée bien discrète, maintenant, avec la communauté hassidique à Outremont. Ils sont ici des milliers --un cinquième de la population, en fait--  qui tous les jours envahissent les rues, de Jeanne Mance à Champagneur et de Fairmount à Van Horne, visiblement différents, visiblement non "intégrés", menant leur vie en parallèle, sans demander rien à personne sauf peut-être le respect. Deux mondes, deux planètes, qui ne partagent pas grand chose sauf le désir de vivre leur vie comme ils l'entendent, côte à côte. Et ça marche. Il y a bien sûr un petit accrochage de temps en temps, il y a aussi quelque chose d'un peu surréaliste dans tout ça, on se croirait sur un plateau de cinéma, mais il n'y a pas de sang sur les murs des synagogues ni même de graffitis. On n'entend pas les gens se plaindre les uns des autres non plus --du moins, ouvertement. Il y a dans ce quadrilatère d'Outremont ce qui nous fait raffoler, disons, de New York, quelque chose de chaotique et fluide en même temps, quelque chose de profondément énergisant car puisant dans les quatre coins de l'humanité avec ce qu'elle comporte de troublant, de différent et d'édifiant.

Personnellement, c'est dans ce Québec-là que je veux vivre. Pas tellement, dans celui qui se fait du sang de cochon.

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