mercredi 22 mai 2013

Les seins d'Angelina




Tout semble avoir été dit sur l'ablation des seins d'Angelina Jolie. On a parlé de son courage, de son altruisme, de son amour pour ses enfants et même, de son geste "biblique". D'autres, au contraire, lui ont reproché sa peur, sa négativité, son radicalisme et le mauvais exemple qu'elle donnait aux femmes qui, sans avoir les mêmes moyens ou le même diagnostique, seront tentées de faire comme elle.

Mais une chose n'a pas encore été mentionnée : le rôle de la chirurgie plastique dans sa décision. Peut-on s'imaginer une femme, dont le gagne-pain est directement proportionnel aux courbes harmonieuses de son corps, choisissant (sans y être forcée) une telle mutilation? Ce choix est-il même envisageable sans la garantie d'en sortir plus ou moins indemne? Sans la magie du bistouri?

Je suis convaincue qu'Angelina n'aurait pas posé ce geste "préventif" sans, non seulement la certitude de retrouver sa poitrine, mais, tout aussi important, sans être déjà passée par là. Le ton quasi clinique de sa lettre, l'absence d'émotion,
la description factuelle des événements, tous très étonnants dans les circonstances, s'expliquent du fait que l'horreur de se faire amputer les deux seins est quelque peu banalisé quand on connaît déjà la procédure: salle d'op, anesthésie, réveil comateux, bandages, enflures, bleus, regards obliques....

Angelina Jolie n'a jamais admis publiquement avoir subie des chirurgies esthétiques mais les photos d'elle des 15-20 dernières années sont, disons, assez éloquentes à ce sujet. Elle a simplement reconnu que ce type de procédure pouvait aider "à se sentir mieux dans sa peau." Je ne la juge pas. Que la femme qui n'ait jamais songé à "aider la nature", comme disent les médecins plasticiens, morts de rire par les temps qui courent, lève la main. Du temps que je faisais de la télé, j'ai moi-même subi un tel coup de pouce.

J'en parle parce que c'est la dernière chose, justement, que les femmes admettent.
Au-delà des améliorations cosmétiques des unes et des autres, il est peut-être temps qu'on réfléchisse au coût de telles opérations pour la condition féminine en général.
Psychiquement, socialement et politiquement, il y a un prix à payer.

Comment expliquer le silence qui entoure la chirurgie plastique (au féminin) si ce n'est l'immense culpabilité qui s'y rattache?  Aider la nature, pour reprendre l'euphémisme, c'est non seulement tricher un peu, c'est revenir en arrière, aux bons vieux stéréotypes féminins. Si nous ne sommes plus dans le "sois belle et tais-toi", la tyrannie du paraître est plus redoutable que jamais. La valeur des femmes, en d'autres mots, est encore rattachée à une dimension esthétique qui épargne généralement les hommes.

Je me souviens d'une animatrice de nouvelles qui, au début des années 80,  a été congédiée de la télé de Radio-Canada parce que "trop vieille". Elle avait 40 ans. Les féministes (dont j'étais) avaient crée un tollé. À la fin des années 80, j'ai moi-même été congédiée de l'émission Beau et Chaud à Télé-Québec, à cause de "veines dans le cou." C'est la raison qu'on m'avait donnée. Je ne me souviens pas d'avoir créé un tollé. À l'autre bout de ce spectre, on a Barbara Walters, 83 ans, qui, au prix de combien de facelifts?, s'est maintenu à l'écran jusqu'à ce jour.

À quel moment a-t-on cessé de se plaindre de ce "deux poids deux mesures" pour, mine de rien, se mettre en ligne pour nos injections de Botox?

Comprenez-moi bien. Je ne pense pas qu'il faille déclarer la guerre aux critères esthétiques. Il nous en faut, du beau, et les femmes en seront toujours les premières instigatrices. Seulement, se payer une chirurgie plastique n'est ni un geste gratuit ni purement individuel. Plus des femmes vont y recourir, plus elles condamneront les femmes collectivement à être mesurées à cet étalon. De la même façon, plus des hommes vont changer de compagne pour un "modèle plus récent" --une mode à peu près aussi répandue aujourd'hui que la chirurgie plastique-- plus ils acculeront les femmes à leur valeur corporelle, et les femmes plus vieilles, à la solitude.  

Le cancer du sein est un véritable fléau pour les femmes aujourd'hui. Mais peut-être est-il temps d'aborder un fléau bien plus répandu : la plastification galopante de la moitié de l'humanité.
                         
                                                      

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